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On ne naît pas impunément en Egypte, pas plus qu'on ne vit impunément en Grèce. Le même soleil y exerce son règne. Qu'il prenne les traits d'Amon Râ ou ceux d'Apollon, c'est la même perspicacité. Le jour est le lieu d'évidence à partir de quoi la vision s'organise. S'approcher des colonnes de Karnak, s'approcher des propylées du Parthénon, c'est à la fois sentir et comprendre que la lumière, qui culmine dans l'arête, confère sa forme à toute chose. C'est elle qui organise le monde en parties distinctes; c'est elle qui agence les parties entre elles; c'est elle qui unifie l'univers; c'est elle qui promeut l'ordre, loi suprême. D'où très tôt dans les deux civilisations l'invention de la géométrie, qui est d'abord l'art d'organiser l'espace selon les nombres et la mesure. A quoi vont servir points, lignes, surfaces, volumes, autant de dispositifs si parfaitement accordés par le zèle des géomètres qu'ils finissent par se confondre avec l'espace lui-même. Et s'il ne s'agissait que de domestication? De même que les premiers hommes ont domestiqué les animaux sauvages pour les mettre à leur service, de même les premières civilisations «domestiquent» l'univers pour le soumettre à leur volonté! Ce qui laisserait entendre, j'y reviendrai, que son côté sauvage n'est pas moins réel.

On comprend néanmoins qu'Opy Zouni ait consacré une partie de sa carrière, qui compte déjà plusieurs décennies, à l'exaltation de l'astre glorieux. Dès lors, on ne peut qu'admirer la ferveur qui l'anime de longues années durant pour faire de ses oeuvres, peintes ou sculptées, les témoins d'une entreprise qui s'inscrit dans l'esprit de ses deux civilisations nourricières. S'y multiplient lignes et plans à vif, comme s'y déclinent les couleurs, à vif elles aussi, poussant parfois jusqu'à l'opposition déclarée du noir et du blanc. Toujours nettes, les intersections proclament l'ordre d'un monde sans ombre. Et quand les formes, s'échappant de la surface, s'emparent de l'étendue, c'est pour se distribuer de préférence en modules, par quoi se dissout le risque que la profondeur ne les altère. Nombre d'oeuvres en trois dimensions rejoignent, notais-je il y a quelques années, les dimensions du théâtre grec, mais d'un autre type: «Chaque tableau met en place une scénographie qui, quelque minutieuse qu'elle soit, paradoxalement exclut toute scène, tout personnage (la figure humaine est obstinément absente)». De telle sorte que les oeuvres d'Opy Zouni, concluais-je, "sont en fait des dispositifs destinés à illuminer l'absence", comme s'il était possible de construire, au moyen de symétries savamment agencées, un labyrinthe sans Minotaure, sans Thésée, sans fil, sans Ariane... pur jeu de formes échappant au récit que lui prête le mythe pour le rendre accessible aux humains!». En bref, l'aspiration à l'ordre absolu, pari insoutenable!

Depuis lors, il m'est apparu que l'entreprise d'Opy Zouni nourrissait en germe encore d'autres fins, longtemps latentes, que les expositions récentes ont révélées toujours plus nettement. Même si les tableaux continuent de s'intituler, comme c'est souvent le cas: «Paysage géométrique», quelque chose d'étranger à la géométrie émerge, prélude à une mue longtemps contenue, qui achemine vers un nouvel accomplissement. Après avoir rendu hommage à l'astre diurne dans tout son éclat, l'artiste découvre que sa partie cachée, invisible, requiert non moins l'attention, Ainsi du soleil qui, chez les Egyptiens, après la splendeur du jour, poursuit sa course nocturne au flanc de la déesse Noût constellée d'étoiles; ainsi d'Apollon qui, dieu de lumière et de lucidité, est aussi le «coutelas de Delphes», le dieu de la violence. Ce dont témoigne l'énigmatique. "Connais toi toi-même", qui surmonte le temple de Delphes, lieu oracul.aire par excellence: il n'est de réalité que complexe.

Voici donc que chez Opy Zouni les espaces, tout en continuant d'affirmer leur allégeance à la geométrie, composent avec d'étranges dérobades, souvent voilées, mais qui surprennent d'autant plus quand l'oeil les décèle. Il ne s'agit plus seulement de perspectives contrecarrées, de plans bloqués. Sur les parois se multiplient les stries, moins comme des repères que comme l'annonce de la mue toute proche. Quittant l'état de chrysalide, les volumes sont parcourus d'un frémissement, comme si, longtemps repliés sur eux- mêmes, ils se disposaient à s'ouvrir. Et si se profilait jadis l'image du théâtre, il semble qu'aujourd'hui c'est la nature tout entière, la physis, que s'efforce d'embrasser l'artiste. Une mousse de lumière se glisse le long des arêtes jusqu'au coeur des édifices; des flocons multicolores se mettent à proliférer; défiant la symétrie, des pollens essai- ment dans l'espace. S'agit-il de spores? D'atomes? D'efflorescences? Peu importe. Ce qui compte, c'est que désormais l'ordre assimilé à la géométrie cède aux poussées venues d'ailleurs. De même cubes et parallélipipèdes s'écartent de leur statut classique pour s'abandonner à des dé viances de prime abord insolites. Les sculptures elles-mêmes, faites de strates rigoureuses, per dent leur superbe monumentale pour se laisser gagner au sommet par une étrange spongiosité. Désormais les formes prennent naissance et vivent dans des espaces livrés au temps. Me trom pé-je, il me semble qu'Opy Zouni s'est ouverte à une intuition profonde, qu'elle contenait jusqu'ici, et à laquelle les scientifiques ont donné le nom un peu barbare de «théorie du chaos». Ce n'est pas, comme le croient les esprits simplistes, que le désordre remplace l'ordre. Il ne s'agit pas d' antinomie, ni d'une querelle de mot. Il s'agit beaucoup plus fondamentalement d'une remise en cause de la notion d'ordre elle-même. Longtemps associés à la stabilité de l'univers, telle qu'on la concevait pour l'éternité, on s'est aperçu que les systèmes dits «à l'équilibre,> sont l'exception, alors que les "systèmes loin de l'équilibre" sont la règle (pour reprendre les distinctions de Prigo gine). Ainsi tout système, rendu au dynanisme de la durée, s'échappe des formes et des formules domestiquent», pour recouvrer sa vigueur "sauvage", c'est-à-dire «chaotique». Il ne s'agit pas d'une simple rupture; le "chaos déterministe", aussi paradoxal que cela paraisse, est un désordre gros d'ordre. Ce qu'illustre exemplairement la météorologie dont les téléspectateurs peuvent suivre tous les jours les avatars sur leur écran. Soleil, nuages et vent s'y disputent la vedette selon que s'installent des zones de haute ou de basse pression, sans qu'on puisse pourtant jamais prédire à coup sûr le temps qu'il fera, quels que soient le talent, les mimiques et la faconde du présentateur-acteur. Le vol d'un papillon au-dessus de Pékin, affirme la théorie du chaos, peut tout bouleverser! ... (*)

C'est ce qu'Opy Zouni pressent depuis longtemps, et que, passés les premiers étonnements, elle exprime avec une conviction toujours plus avisée. La conception d'un ordre absolu cède chez elle à l'intuition d'un "désordre" dynamique en proie à sa propre complexité. Ce qui ne réduit pas sa grandeur, mais la rend, au sens propre, pathétique. On peut rendre hommage à la gloire d'A pollon, à celle d'Amon-Râ, mais il n'est plus possible d'ignorer leur ambivalence originelle, pas plus que leur face cachée. Les apparences ne sont pas de la réalité dévaluée; elles font partie de la réalité dont elles révèlent, par delà les oppositions traditionnelles, le moteur chaotique. Diony sos est inséparable d'Apollon, comme Seth d'Osiris. Il ne s'agit pourtant pas seulement de complémentarité. Réduit à une suite de concepts, le mythe s'exténue dans la linéarité rationnelle. C'est seulement lorsqu'il est vécu comme une histoire à laquelle nous participons qu'il recouvre sa sauvagerie native. De même l'art ne s'adresse pas à nous comme à un observateur. Ménage- ant les distances jusqu'à les abolir dans les moments de grâce, il se fait "l'attracteur" qui enlace les formes sans les épuiser. C'est vers lui que tend Opy Zouni dans sa recherche obstinée; c'est lui qui donne son prix à l'oeuvre en train de s'accomplir, ultime paradoxe, au coeur d'une étran geté familière.

René Berger, décembre 1991


* Pour l'ensemble de la théorie du chaos, voir le numéro spécial La Recherche intitulé: La Science du désordre, No. 232, Paris, mai 1991, ainsi que Ilya Prigogine et Isabelle Stengers, La Nouvelle Alliance, métamorphose de la science. Bibliothèque des sciences humaines, NRF, éd. Gallimard, Paris, 1979, et des mêmes auteurs: Entre le temps et l'éternité, Fayard, Paris, 1988. On peut également recourir à l'ouvrage de James Gleick: Chaos Making a New Science, Viking, New York, 1988-1 La Théorie du chaos, Vers une nouvelle science, Albin Michel, Paris, 1989.


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