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Les dessins de Pasolini aussi performants qu'un laser Coup double pour la Galerie Kara Tribune des Arts (mars 1986) | |
Coup double pour la Galerie Kara. D'une part elle inaugure ses nouveaux locaux avec une manifestation exceptionnelle: l'exposition de dessins et peintures de Pier Paulo Pasolini. Amateur d'icônes, au départ, Aris Karamaounas est ingénieur. Il y a trois ans, il laisse de côté ses activités d'électronicien et ouvre avec sa femme et sa fille une galerie qu'il dédie à l'art contemporain.
En trois ans, la galerie devient un
point de mire en Suisse. La gestion
repose sur un goût sûr, des artistes
exposés en exclusivité qui font rapidement une carrière internationale, et une
âme de globe-trotter qui entraîne les
propriétaires de foires en expositions.
D'origine grecque, Aris Karamaounas a gardé une flamme méditerranéenne tempérée par le bonheur de
travailler en famille, pour son plaisir.
Des expositions de prestige La bâtisse à Carouge s'étend sur cinq cent trente mètre carrés. Cent quatre-vingt mètres au rez-de-chaussée, le reste en sous-sol. En haut, on prévoit une exposition de prestige par année. Pasolini pour l'inauguration, Mario Botta l'an prochain et l'année suivante une manifestation sur «l'intelligence artificielle et l'art ». Un espace permanent sera également consacré aux artistes de la galerie: Wilfried Moser (Suisse), Albert Rouiller (Genevois), Zigaina (Italien), Becca (Italien), Lassiter (New-Yorkais) et Philippe Visson (Suisse). En bas, en parallèle, deux autres espaces sont prévus. L'un sera mis à disposition de jeunes artistes genevois, l'autre sera réservé à des manifestations insolites, sans but commercial. Une « avant-garde spéciale » «Une sorte d'avant-garde spéciale», précise le directeur de la galerie. « Ce que je recherche avant tout, poursuit-il, c'est la sensibilité artistique en dehors des affirmations tapageuses. Dans cette tranche très large entre l'art brut et l'art cultivé. Pour moi, il y a œuvre d'art, lorsque la pièce porte en elle des traces de modernité, et ce petit pourcentage en plus qui relie l'œuvre à la tradition culturelle de l'homme. Parce que les vrais artistes cherchent aussi leur modèle dans le futur. Bien sûr, il faut également de véritables qualités plastiques et une sensibilité authentique. Souvent plus proches de l'art brut que cultivé, les artistes que j'ai exposés ici ont tous quelque chose d'absolument irréductible, de premier, poursuit M. Karamaounas. La galerie a tout de suite bien marché, parce que j'avais des clients qui me faisaient totalement confiance. Encore maintenant, je sais à qui je peux téléphoner lorsque je vois une toile ou une œuvre plastique qui pourrait plaire à l'un ou l'autre de mes clients.» Un événement de taille En attendant, les cent quatre dessins de Pasolini ne sont pas à vendre, puisqu'ils appartiennent à la famille. Ces dessins avaient été exposés uniquement dans des musées (Bâle, Berlin), pas dans des galeries. L'événement est donc de taille. Lorsque en 1976, à peine quelques mois après l'atroce assassinât de Pasolini dans un terrain vague d'Ostie, près de Rome, Giuseppe Zigaina, son ami de toujours, décida de montrer ces dessins à Rome, il rencontra un public plus que réticent. Un explorateur fébrile et passionné Aujourd'hui, comme si sa mort avait scellé et révélé son génie, Pasolini fait figure de prophète et de poète maudit dans bien des domaines. De la poésie au roman, de la critique littéraire et artistique au cinéma, puis à la linguistique, à la sémiologie, à la peinture, au théâtre, à la politique, Pasolini apparaît comme un explorateur fébrile et passionné de tous les langages. Les deux essais que lui consacre Giuseppe Zigaina dans l'ouvrage édité par la galerie Kara: «Pier Paolo Pasolini et la sacralité de la technique» sont tout à fait exemplaires. Zigaina y développe une théorie de l'antithèse, fondée sur le lieu d'origine de Pasolini. Casarsa (maison brûlée) de la Delizia, petite ville du Frioul Vénétie. Dans "Amado Mio", Pasolini s'exprime ainsi: "Mais la vraie nouveauté, la nouveauté nécessaire consisterait en une véritable technique musicale... Brusquement, là où la mélodie est la plus déchirante, devraient intervenir des fausses notes, choisies et dosées avec une extrême rationalité... » Ailleurs, Pasolini explique que «c'est la mort qui réalise le montage foudroyant de notre vie». Une folie du rituel Zigaina tente de capter le naturel pictural de Pasolini à travers ses contradictions. «De même qu'il est à l'origine de son maniérisme narratif, visant constamment à doter les images de couleur, de matérialité et de présence, il est responsable de l'hérésie fondamentale de son cinéma qui, lorsqu'il évite l'excès baroque, est d'une poésie intense.» A partir de portraits de Maria Callas, profils qui se répètent en séquences et sont délimités par des compartiments, parsemés de pétales de rose écrasés et de cire, on peut déceler chez Pasolini une folie du rituel et de l'alchimie. Ailleurs, comme dans «Un soir à Chia» on retrouve cette lancinante figure d'un jeune adolescent bouclé, que l'on avait déjà repérée dans Decameron ou Medea. Ainsi, commente Zigaina, «les dessins de Pasolini sont-ils un véritable journal qui nous révèle son univers affectif, les lieux et les paysages aimés: sa grand-mère disparue, sa mère, ses tantes, ses amis les plus proches, les jeunes garçons qu'il aima, le paysage de Casarsa ou la lagune de Grado.» De tous ces témoignages, les autoportraits dessinés d'un trait nerveux avec des craies de couleur sont sans doute les plus saisissants. Brigitte KEHRER
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