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Au Manoir. Le choix d'Aris Karamaounas
Confédéré (mars 1988)

C'est à un véritable panorama de l'art contemporain auquel nous convie la Galerie Kara de Genève, qui a envoyé à Martigny une sélection de ses peintres et sculpteurs. Sylvio Acatos a consacré dans le dernier numéro de L'Œil un article de cinq pages à ces artistes qu'il qualifie «d'ancrés dans le futur».

Les peintres

Dès la salle d'entrée du Manoir, nous trouvons Zwy Milshtein, un des artistes de cette équipe qui impressionne le plus par sa force créative. Ses grands panneaux sont une véritable agression.
Jean-Luc Chalumeau, directeur d'Opus International, affirme que «Sa peinture est un festin pour les yeux avant d'être une sollicitation pour l'esprit». Et il poursuit: «Milshtein est un insatiable expérimentateur de techniques picturales et graphiques».
Je ne sais pas si Milshtein est un peintre qu'on aime, mais il est à coup sûr un peintre produisant un effet qui marque. II jette à profusion sur la toile des personnages qui ont une "gueule" incroyable et ce monde nous tient en haleine.

D'origine russe, de langue maternelle française, né à New York en 1942, Philippe Visson, cet international, a choisi de vivre en Suisse, à Epalinges.
Précoce, dès l'âge de 16 ans il exposait à Paris et eut des critiques élogieuses dans Le Figaro, Le Monde et la presse américaine. En 1977, le Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne lui organisait une manifestation: L'identité et ses visages, car le visage humain constitue le sujet d'élection de Philippe Visson.
Michel Thévoz, conservateur du Musée de l'Art Brut, a publié un texte sur lui aux éditions de l'Aire où il le compare au personnage de Franz dans <,Les Séquestrés de l'Altona" de Sartre. Visson pratique le jeûne qui stimule, parait-il, son imagination. II s'enferme deux ou trois jours dans son atelier, en n'absorbant que de l'eau et peignant sans discontinuer.

Charles K. Lassiter (voir illustration), né à New York en 1926, oscille lui aussi entre l'Amérique et la Suisse où le Musée d'Art brut l'a accueilli à bras ouverts. Sa salle du Manoir n'est pas typique de ce qu'il fait habituellement, mais dans ce grand dessin que nous avons choisi de reproduire ou dans ce portrait où il mêle plume et couleurs, il se montre sous l'aspect qui l'a rendu célèbre.

Le Lituanien Garbell, né à Riga (1903-1970), est l'ainé de l'équipe Kara. II a écrit cette phrase qui le situe bien: "Le vrai créateur est un révélateur de visions, d'ambiances nouvelles où il matérialise les sensations obscures qui dorment dans nombre de gens".
II nous a laissé des peintures fraiches aux couleurs claires et une œuvre graphique remarquable, illustrant pour Albert Sauret les romans d'Albert Camus, et pour ce même éditeur: "Le soleil se lève aussi" d'Hemingway. Pierre Courthion lui avait consacré un chapitre dans "Peintres d'aujourd'hui" paru chez Pierre Cailler.

Becca se réclame d'une peinture philosophique, qu'il exprime par des rectangles vides ou des fragments de cadres... Je ne crois pas qu'il touche beaucoup le public martignerain et je doute que les visiteurs engagent un colloque avec ses œuvres. Pierre de Restany, dans un catalogue de 1983, s'efforce de nous convaincre en affirmant: «Becca ne peint pas pour peindre, pour produire des tableaux, il peint pour créer des moments de haute tension consciente chez le spectateur". C'est maintenant au spectateur de juger ce qu'il pense de cette "haute tension".

Ida Barbarigo propose une nouvelle manière de considérer les tableaux, comme lavés de pluie, vus à travers un rideau de gouttes qui estompent et brouillent l'image.

Le Zurichois Moser, qui vit à Paris depuis plus de quarante ans, se repose de la peinture en sculptant. Caractérisé par une fidélité à une même thématique, il aime les arbres et reproduit amoureusement leur écorce dont il rend la texture avec minutie.

Zigaina expose en même temps dans une collective à Martigny et personnellement à la Galerie Kara. Son vernissage à Genève a eu lieu hier. Le très joli catalogue que Catherine Bourlet, la collaboratrice d'Ans Karamaounas, a conçu pour lui, nous apprend que la forme ne l'intéresse que "dans la mesure où elle se charge d'un sentiment".
Sa rencontre, vers l'âge de 20 ans, avec Pier Paolo Pasolini, a profondement marqué Zigaina. Au cours des temps, il a collaboré avec son ami poète, à deux films "Teorema" et ensuite "Decameron". Pour l'Opéra de Rome, il a dessiné les esquisses d'après lesquelles on a réalisé les nouveaux décors du "Joueur" de Prokofiev.

Les sculpteurs

Albert Rouiller est bien connu à Martigny depuis la rétrospective de la Fondation Pierre Gianadda en 1985; d'autant plus qu'une ou deux de ses œuvres monumentales sont à demeure dans les jardins de la Fondation. Et le Crédit Suisse en a placé une sur le trottoir de l'avenue de la Gare, à côté de son immeuble.
Après avoir joué avec l'opposition des surfaces mates et brillantes, il a introduit ces dernières années la polychromie dans son travail. Ses grandes «articulations" ont eu suffisamment de succès pour qu'il soit invité à la Fondation Gulbenkian de Lisbonne, ce qui représente, pour un sculpteur, avec Fondation Maegt en France, la consécration européenne.

A sa mort, Frédéric Muller a été l'objet d'un concert de louanges. Demaurex a édité un superbe volume, dû à la plume de Sylvio Acatos, et après l'hommage qui lui a été rendu par le Musée cantonal de Lausanne, la Galerie Kara a lancé une édition, à tirage limité, d'une sculpture de table en bronze où "la forme est visualisée dans sa dimension la plus essentielle, celle de la spiritualité".


Marguette Bouvier


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