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Jean Roll
Quelques aperçus désordonnés sur un passé qui n'explique
rien mais qui fait tout comprendre

Je suis quasiment né dans les coulisses de la Comédie de Genève. C'est là du moins que je me suis pour
la première fois éveillé consciemment au monde qui m'entourait.
Et ce monde était obscur, lunaire, magique.
Cependant, mes impressions remontent bien au-delà de cet éveil; elles ont dû commencer avant ma
naissance.
Car ma mère était comédienne et danseuse. Elle a même été vaguement pianiste dans un cinéma muet. Et
bien sûr que tout cela n'a pas été sans conséquences.
M'est-il resté de cette époque le goût du rythme, de la musique et des incessants recommencements avec
l'espoir d'obtenir un jour la perfection ou du moins d'approcher de l'idée que je m'en fais ?
Qui sait.?
De mon père il n'a jamais été beaucoup question, mais ce qui est certain, c'est qu'il était aussi homme de
théâtre. Il ne m'a rien laissé, même pas son nom. Cela m'importait peu d'ailleurs et n'a jamais cessé de
peu m'importer. Et même pas du tout. Car j'étais là, j'étais bien et de nombreuses marraines m'entouraient
comme des fées. Très gentilles, un peu redoutables toutefois sous leur maquillage et leur parfum violent.
Lorsque je passais des bras de l'une aux bras de l'autre, je me perdais délicieusement dans des opulences
moites. Par contre, je me griffais les joues à leurs costumes chamarrés d'or et à leurs monstrueux bijoux.
Elles m'ont toutefois jeté de bons sorts.
J'avais aussi des parrains, souvent des couples de parrains, très nobles et d'une exquise tendresse. A
eux aussi, je dois beaucoup: ils m'ont détourné pour toujours de la brutalité et de la vulgarité.
J'étais là et j'étais bien. La pénombre pleine de chuchotements rendait ces lieux très mystérieux. Ils
étaient comme les antichambres du paradis. Car le paradis était juste à côté, derrière ces grands murs
de papier couverts d'inscription de toutes les couleurs. J'en entrevoyais parfois quelques fulgurances
et il m'en arrivait des musiques divines, des cris, des tonnerres et la voix des anges.
De temps à autre, quelques-uns de ces anges, dont les transparentes ailes étaient curieusement
placées autour de la taille, sortaient du saint des saints en virevoltant et y retournaient de même. Et
voilà que ma mère était un de ces anges. Elle m'embrassait en passant et retournait participer à des
gloires qui, de loin déjà, me faisaient défaillir de plaisir.
Mais il n'y avait pas que des anges, d'autres apparitions hantaient ces pénombres. Elles étaient
souvent redoutables. Des géants avec des yeux terribles, et des barbes terribles aussi. IIs avaient des
chapeaux compliqués, des épées et des manteaux noirs. Ils marchaient de long en large, le regard fixe
et ils murmuraient des incantations qui devaient être mortelles. Toutefois, en passant près de moi, ils
me caressaient la tête, ce qui ne me rassurait guère.
J'ai même, une fois, vu le diable en personne. I1 était tout rouge et son bonnet s'ornait d'une immense
plume. Ce qui m'a déconcerté, c'est qu'il mangeait une orange et qu'il m'en a donné un quartier...
Est-ce depuis ce jour que les oranges me sont en même temps tentation et répulsion ?
Le comble de ma terreur a été lorsque je me suis trouvé au beau milieu d'une basse-cour
gigantesque. Le coq, monstrueux dragon, tournait autour de moi en sautillant et en battant des ailes.
C'était bien sûr dans l'intention de me faire rire, mais moi j'étais sûr qu'il allait me manger et j'ai
hurlé de peur.
Alors voilà qu'une grosse poule est venue vers moi et, par une opération magique, a enlevé sa tête.
Et ma mère m'est apparue souriante et rassurante.
J'ai su plus tard que j'assistais aux répétitions de « Chantecler ».
Ces métamorphoses et ces gloires étaient d'ailleurs pour moi la réalité, le vrai monde, bien plus vrai
et plus amusant que les tristes jours d'hiver et les pauvres maisons sans grâce dans lesquelles je
vivais avec ma mère et sa famille. Comme j'ai détesté tout cela et comme j'étais déjà, et encore
maintenant, plus à l'aise avec Ovide ou Molière qu'avec la « Guerre des Gaules » ou Lénine.
Si je parle de Lénine, ce n'est pas par hasard; c'est parce que la maison où j'ai passé mon enfance était
celle où il a vécu, à la rue des Plantaporrêts. Pour moi, le fait qu'une des extrémités de cette rue
aboutisse au Rhône, fleuve de délice, était bien plus passionnant en soi que cette référence historique.
Ma famille a été pour moi comme un nid douillet, plein d'affection, de rires et de chansons.
L'absence d'un père était largement compensée par la présence d'abord d'un grand-père alsacien, qui
m' apprenait l' alphabet en allemand sur un air de Mozart. Et ensuite par de nombreux oncles qui
m'apportaient la sécurité d'une présence masculine. Et lorsque ma mère courait les pays avec sa
troupe de saltimbanques, elle était relayée par de nombreuses tantes qui m'entouraient d'une
affection joyeuse.
Mais l'âme de la famille, c'était ma grand-mère dont les yeux doux et les tendres mains me font
encore maintenant pleurer de bonheur. Elle avait surtout un tablier avec une grande poche, comme
celle des jardiniers, dans l'ombre de laquelle je venais enfouir ma tête lorsque j'avais une terreur ou
un chagrin. Là, je savais que rien ne pouvait m'arriver de fâcheux. C'était un paradis calme,
débordant d'amour et de sécurité. Il a certainement précédé l'autre, celui du théâtre, beaucoup plus
excitant, mais aussi un peu angoissant.
Et puis, j'avais un cousin, plus jeune que moi, indispensable compagnon de tous mes jeux et
complice de toutes mes sottises.
Un fait aussi qui s'est révélé décisif, c'est que mon grand-père était relieur, qu'il avait le culte du livre
et des images. Il entassait les uns un peu partout et il collait et reliait les autres en de gros livres encore.
Hors du théâtre, les moments les plus délicieux de mon enfance se situent sous la table du salon,
caché par un épais tapis qui descendait jusque par terre et qui préservait ma chère pénombre. Là,
indéfiniment, je feuilletais les grands livres d'images de mon grand-père. Tout me fascinait, mais
surtout une grosse dame, très nue et très blanche, assise au bord d'une fontaine dans un jardin plein
d'ombres et de roses. Elle se lavait les pieds et deux vieillards se cachaient pour la regarder. A leur
attitude, j'étais sûr qu'ils lui voulaient du mal, mais comme je n'osais pas griffonner leur visage, j'y
mettais mes deux mains pour ne plus les voir et pour empêcher qu'ils ne vissent ma chère baigneuse.
Beaucoup plus tard, à Vienne, j'ai vu « ma » baigneuse. Je la connaissais depuis toujours, mais je
savais enfin qu'elle s'appelait Suzanne et qu'elle était peinte par le Tintoret. Quelle merveille, et
comme de nouveau ce jardin ombreux me fascinait.
D'ailleurs, grâce à mon grand-père, toute la peinture m'a toujours été familière. Et quand je dis toute,
c'est vraiment des grottes de Lascaux à Cézanne, en passant par Memling, et... les petits chats dans
des chapeaux.
Plus tard, d'autres moments bouleversants se situent sous un vieux piano romantique aux pieds
croisés. L'un de mes oncles adoré en tirait des musiques célestes qui me tombaient en cascade sur le
cur et m'inondaient de bonheur. Elles me traversaient de part en part, elles ébranlaient mes os et ne
laissaient rien d'intact en moi. Pour ne pas hurler ou mourir d'extase, je mordais à m'en casser les
dents, les tiges de cuivre des pédales. J'ai encore dans la bouche le goût du métal corrodé par mes
larmes. Je sais maintenant que cette musique était de Chopin.
Ceci se passait à Sézegnin, petit village au bout du canton, où mon oncle était maître d'école. La
maison était très isolée et sinistre. Tous les escaliers craquaient, les portes grinçaient, les courants
d'air et les souris y donnaient un bal perpétuel. Mais ce qu'il y avait surtout d'inquiétant la nuit,
c'était, au rez-de-chaussée, les classes d'école noires, silencieuses, pleines encore des fantômes de la
journée. Les objets les plus ordinaires devenaient redoutables et n'attendaient que le moment où on
aurait le dos tourné pour s'animer et ricaner. I1 faut dire que j'avais été fasciné par les Jérôme Bosch
de mon grand-père et que je lisais à ce moment-là les « Histoires extraordinaires ». J'ai encore dans
la main le poids et le format du petit livre blanc de la collection Nelson d'où sortaient tant de
merveilles et tant de spectres blafards. Je le possède encore.
Pour mettre le comble à la lourde atmosphère de la maison, ma tante, qui était à ce moment très
nerveuse, ne pouvait pas ouvrir une fenêtre sans voir la tête de sa mère flottant dans la nuit, à une
certaine distance, les cheveux blancs au vent et arborant un air très méchant. Je la vois, cette affreuse
tête, et je crois même bien l'avoir vue, tant ma tante avait de persuasion pour m'en parler. Cette
tante, qui s'appelle Germaine Epierre est d'ailleurs devenue une excellente comédienne et, comme
ma mère, a beaucoup travaillé à la Comédie de Genève.
Elle a aussi été très importante dans ma vie, en m'apprenant que rêver c'était bien mais qu'il fallait
aussi marcher. Et avec elle et mon oncle, j'ai marché et pédalé sur toutes les routes et escaladé toutes
les montagnes du Valais. Comme c'était beau et comme c'était bien d'avoir épuisé très vite ma
modeste part de paradis purement terrestre.
L'autre part était devant moi, il me restait à en parcourir les méandres intérieurs.
Pourtant avant de descendre avec Dostoïevski et Baudelaire dans les troubles profondeurs de l'âme,
une petite période de repos s'imposait. Pendant quelques années, je n'ai plus eu d'autres ambitions que
de me fondre dans la grise banalité des jours ordinaires. J'avais des pantalons golf et des vestes couleur
de cendre et mon âme était endormie dans le triste brouillard d'un mauvais printemps qui n'en
finissait plus. Mes bonnes marraines m'avaient un peu oublié. Je ne demandais d'ailleurs que cela.
Finis les mystères et les triomphes du théâtre, finies les ivresses des hauts sommets, c'était
maintenant le morne ennui de l'école. Et, pour compléter mon aspect de parfait petit idiot, j'ai même
essayé de faire du « fauteballe » !...
Sans grand succès d'ailleurs, car n'ayant jamais très bien compris de quoi il s'agissait, je me suis
rapidement fait éjecter de l'équipe.
A ces brutalités, je préférais de beaucoup jouer au « ballon prisonnier » avec les filles de l'école. Ah,
être visé par de beaux yeux noirs ou bleus, être prisonnier de doux bras blancs, être serré sur les
rondeurs naissantes !... Je crois que mes belles amazones m'ont redonné goût à la vie. Pour elles,
j'avais envie de chanter, de faire quelque chose de grand. Mais quoi ? Je n'étais capable de rien, je ne
pouvais leur offrir que mes rêves informes.
C'est alors que ma mère, reine des fées, a eu la bonne idée de m'inscrire aux Beaux-Arts. Et voilà la
magie retrouvée au cours de quatre années de bonheur intense !
L'ivresse de voir, de lire, d' entendre, de discuter sans fin avec des personnes remarquables et qui ont
amorcé en moi ma propre découverte.
L' ivresse d' apprendre à fabriquer des filets, d' abord maladroits, puis de plus en plus subtils, dans
lesquels mes rêves venaient se prendre comme des papillons. Ah! mes beaux papillons bariolés dont
j'avais la tête pleine, pouvoir enfin les montrer, faire voir leurs formes et leurs couleurs ! Mais je dois
avouer que c'était surtout des papillons de nuit que j'attrapais.
Car en même temps que je découvrais la beauté, je découvrais du même coup qu'elle était
nostalgique et nocturne. Elle était comme le reflet de quelque paradis, dont je ne savais encore rien,
mais que je devinais au plus profond du cur des hommes.
Mes gloires de théâtre et mes ivresses de montagnes ensoleillées étaient loin derrière moi et je n'avais
plus la naïveté de confondre hauteur et altitude, ni de prendre les fanfares pour de la musique. Je
commençais à comprendre que les plus belles images de ce monde, prises au premier degré, ne pouvaient
être que décevantes.
C'est qu'Eric Satie et le « Bateau ivre » m'avaient emmené très loin, et on ne revient jamais d'un tel
voyage.
Et puis était venu le temps des premières amours et des premiers chagrins. Et aussi des premiers
engagements philosophiques, voire politiques. Encore que la politique, comme le sport d'ailleurs, m'ait
toujours fait un peu honte, me laissant dans le cur comme un mauvais goût de lucre, de fraude, de
brutalité, de haine et de sang. C'est que, sans avoir jamais participé aux uns ni aux autres, j'avais vu des
lendemains de match et de manif. Quelle horreur ! Le Moloch de la bêtise et de la vulgarité laisse
derrière lui de bien vilaines déjections, sans compter les larmes sur les victimes de ses stupides jeux.
Mais les Beaux-Arts se terminaient et je me suis réveillé sur un trottoir luisant de pluie. C'était la guerre,
il faisait froid. Et surtout, personne n'avait besoin de mes papillons. Alors la vraie vie a commencé, avec
ses longues patiences, ses mornes obligations et ses éblouissements imprévus, avec ses vraies joies et
ses vraies douleurs.
Et surtout avec ses hasards, que la liberté transforme non pas en nécessité mais en consentement.
Mies, le 10 juin 1985
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