| polish artpolish art
On comprend la perplexité, presque l'embarras,
qu'éprouvent tous ceux qui ont approché l'oeuvre
de Pomagalski pour lui trouver une place dans
les catégories de l'art contemporain.
Les filiations qui ont été proposées, comme
référence beaucoup plus que comme lien continu, font passer
devant nos yeux un musée imaginaire où Vélasquez, Goya, Le
Gréco, les romantiques, et plus particulièrement Géricault, ont
leur place. J'y ajouterai Monticelli pour le délire lucide des
formes, pour la parade théâtrale des scènes ambiguës où les
personnages habitent le décor, semblent participer de la même
substance.
Cela dit, l'alternative abstraction-figuration paraîtra plus vaine
encore dans le cas de Pomagalski qu'elle ne l'est pour un grand
nombre de peintres contemporains. Gérard Coulange avait bien
situé le problème en écrivant : un artiste ayant pris en compte
toute la richesse des grands génies passés pour la projeter dans
le futur avec ses données propres.
Cette prise en compte est l'une des raisons de l'impression
paradoxale que l'on ressent en regardant ces toiles. D'une part, une charge, une densité, une richesse évocatrice qui vient de la
multiplicité des sources, du poids référentiel, de l'épaisseur humaine qui
nourrissent l'image ou plutôt la très complexe tessiture de tout ce qui
cohabite, se confronte, se juxtapose et finalement s'harmonise dans
chaque composition. D'autre part, un mouvement péremptoire qui
soulève l'ensemble et suggère des analogies avec l'art gestuel.
Donc un contraste entre les données statiques qui sont la profondeur
de cette tentative de haut niveau à composer les mythes et le réel, la
mémoire, et la projection créatrice, la présence humaine comme fixée
dans une attente minérale et le drapé de paysages convulsifs, tohu-
bohu imposé à un imaginaire particulièrement fécond et la force
dynamique qui balaie d'un vent impétueux et de spasmes incoercibles
cette réalité toute mentale, non réductible à un lieu, à un moment, à un
espace. La convergence des contraires s'explique par l'élaboration en
trois phases que pratique Pomagalski : après un jeté très spontané puis
une mise en place de la gamme chromatique qui lui donne une sorte de
joie enfantine, le peintre aménage, brise, ordonne la matière vivante de
son premier jet. Il trouve les rythmes et les vibrations, fait surgir le discernable de l'indicible,
donne naissance au personnage à partir de la tache. Si cette
peinture est intemporelle, c'est dans le sens d'un impossible ancrage à une
chronologie mais, par sa structure et son mouvement, elle est métaphore
du temps qui part, de l'espace que l'on ne peut cerner, d'un n'importe où
n'importe quand, alors qu'elle paraît parfois illustrer des légendes pleines
de ténèbres, des batailles sublimes, d'âpres mouvements telluriques, des
cortèges sacrés ou de foules à l'écoute de quelque messie. Le
choc initial qui déclenche le processus créateur se perd dans les filtres et
les traitements successifs mais il reste une tension de la vie, la violence
captée par l'image et matée par le travail du peintre, les moments
riches en situations fécondes. On sent, bien qu'on ne puisse
l'affirmer, que ces toiles comportent un avant et un après, mais que
l'événement qu'elles isolent est ma station extrêmement lente du
mouvement des corps, des sols, des glaces, des masses. La lumière se
trouve prisonnière des volumes sombres où les ocres sont blessés par des
éclats de bleu, des stridences brèves de rouge, toute une alchimie
chromatique d'une extrême richesse, d'une volupté
austère, d'une douceur douloureuse. L'esprit évidemment mûrit cet univers dont on a nommé certaines
composantes mais que l'on hésite à faire appartenir à tel règne ou tel
ordre. A moins que les règnes ne s'y mêlent si subtilement que certains
corps tassés, assis, participent du minéral et que l'on ne puisse jamais
isoler ce qui relève de la prolifération végétale, de l'amoncellement
humain ou des rocs qui déboulent comme ans un ralenti
cinématographique, dans une démultiplication du temps aboutissant à un
plan fixe.
Cette incursion hors des modes picturales que nous offre Pomagalski,
avec la charge d'une riche mémoire culturelle dont les gens venus de l'Est
ont souvent le privilège parce qu'ils ont dû attendre, ou apprendre, pour
savourer ce que nous gaspillons, cet itinéraire dans l'éternité des formes
est en même temps le témoignage d'un peintre d'aujourd'hui. Il interroge
notre monde et son art porte nos angoisses et nos joies, nos attentes et
nos espérances.
GÉRARD GASSIOT-TALABOT
Historien d'art
|