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Works by Charles Keeling Lassiter     


Revenir aux sources communes   seconde conversation recueillie par Sylvio Acatos

- Lors de notre dernière conversation, vous m'avez déclaré votre nécessité de vivre seul. Aujourd'hui, y êtes-vous parvenu totalement?
- J'y parviens de mieux en mieux. Mon besoin de solitude est lié viscéralement à ma capacité de travail créateur: étant seul à prendre toutes les décisions, quelles qu'elles soient, banales ou importantes, j'ai le sentiment que mes sources intérieures par là même demeurent intactes. Il me semble que j'arrive à travailler bien plus facilement aujourd'hui que par le passé, et cela n'a rien à voir, disons, avec l'expérience que vous pouvez acquérir au fil des années. C'est simplement que j'ai réussi à préserver une liberté intérieure qui garantit, en tout cas pour moi, une certaine veine créatrice.

- Voulez-vous dire que vous, vous devez être seul pour accomplir votre travail, ou que l'artiste, d'une manière générale, doit vivre seul afin d'approfondir sa vision picturale?
- Je pense que cela me concerne tout particulièrement. Je suis un observateur; l'observateur doit être en dehors du monde en quelque sorte, s'il veut tenter d'en saisir une parcelle de vérité ou du moins en ravir une flammèche. Et puis je crois très fortement en l'intuition. L'intuition s'aiguise au contact de la solitude et vous aide justement à mieux percevoir et à comprendre la société dans laquelle vous vivez. Vous ne la considérez plus d'un point de vue, disons, conventionnel ou d'une façon didactique, d'une façon que vous auriez apprise à l'école... Créer, c'est redire le monde autour de vous, pour cela il vous faut revenir à un stade primitif, à un état... vierge, dans un sens non pas individuel, contemporain, mais universel. Saisir l'homme et la société à leurs source mêmes... Pour faire ce genre de travail, il faut être seul, il faut penser par soi-même, éviter toute influence, il faut être obsédé, il faut sans cesse approfondir l'observation du monde en essayant de capter cette grande source intérieure qui est à l'origine de tout et qui est sans doute... préhistorique, il faut véritablement remonter aux origines de l'homme, à ce qui est commun à nous tous. C'est ce que j'essaie de faire de toutes mes forces depuis des années... Sinon l'art n'a pas grand sens... Je voudrais aussi aller à travers l'histoire des hommes, voir comment ils ont créé et comprendre ma rélation à eux, le rapport entre ce que je fais et ce que le monde leur a fait ou est en train de leur faire... Par exemple, récemment, j'ai peint une série d'oeuvres qui est «balinaise», absolument par mon intuition. Des tas de gens me l'ont confirmé.

- Vous n'aviez pas été influencé par des oeuvres d'art de Bali?
- Pas du tout!

- Comment vous expliquez-vous cela?
- Parce que je vis en moi-même, je ne permets à aucun commentaire, qu'il soit verbal ou écrit, de trouver son chemin en moi, je refuse la pensée collective, les clichés et les modes de la société, je me suis coupé de tout, j'essaie de forger mes propres valeurs intérieures, et grâce à l'intuition je pense que je retrouve inconsciemment des dénominateurs communs à la collectivité, des constantes spirituelles.

- Vous croyez vraiment être coupé de tout? Vous écrivez beaucoup vous-même, vous lisez, vous...
- Oh! non, je ne lis jamais!

- Vraiment?
- Non. Et lorsque j'écris, j'écris par pure intuition. J'ai ma grammaire, ma syntaxe, mon ordre des mots, mes inventions de vocables et de phrases Bien sûr, enfant, j'ai appris à lire et à écrire, mais je ne suis capable d'apprendre véritablement qu'à travers l'observation visuelle. Et par l'écoute. J'aime aller aux conférences. Mais j'ai une hostilité totale envers tout ce qui est écrit. Et en ce qui concerne la lecture, ma période de concentration est très courte. je pense que je n'ai pas lu plus de trois ou quatre livres épais dans ma vie.

- Quels étaient ces livres?
- Je n'arrive même plus à m'en souvenir.

- Et les journaux?
- Je suis contre les journaux.

- Vous ne les lisez pas non plus?
- Non, parce que ça se répète toujours d'un journal à l'autre, dans les grandes lignes; et dans le détail, la nuance, vous n'y comprenez plus rien: si vous parcourez le même article dans plusieurs journaux, vous obtenez des points de vue totalement différents, alors quel est l'intérêt de les lire? Je n'apprends rien d'objectif sur le monde, et pour mon travail cela va interférer avec mon point de vue dont j'ai absolument besoin pour réaliser l'oeuvre. De toute façon, tous les journalistes ont des préjugés et n'écrivent que pour eux-mêmes. Les événements se répètent depuis la création du monde, d'une manière lassante, on croit vous donner du neuf, mais non, tout ça a déjà eu lieu, hier, avant-hier, et se reproduira demain: rien ne change et n'a jamais changé.

- Alors, comment vivez-vous si vous n'êtes pas intéressé par ce qui arrive dons notre monde?
- Je vais très souvent au cinéma.

- Les grands changements qui affectent notre planète vous laissent froid.
- Je vous le répète: je ne crois pas que la condition humaine a beaucoup évolué, surtout dans le domaine de la politique. Les mêmes erreurs se répètent, les gens sont des rapaces, les nations deviennent avides de pouvoir et tournent en marionnettes l'homme de la rue, et l'humanité en définitive doit souffrir parce que quelques politiciens en ont décidé ainsi, et cela dure depuis le commencement des temps. Non, vraiment rien de nouveau sous le soleil.

- C'est ce que vous essayez de dire dans votre oeuvre? L'humanité n'a pas progressé ?
- ...Non, j'essaie justement d'éviter tout cela... J'aime inventer mes propres histoires, les faits ne m'intéressent pas, la vérité ne m'intéresse pas.

- Vous voulez dire que dans chacune de vos oeuvres, en fait, il y a une histoire?
- Oui. Une histoire toute simple.

- Qu'appelez-vous exactement une histoire?
- C'est mon interprétation de quelque expérience antérieure qui est survenue dans le passé.

- A vous?
- A moi ou à quelqu'un d'autre... je vous l'ai déjà dit, j'aime me tourner vers l'histoire des civilisations, me replonger dans la sculpture romaine, égyptienne... je raconte de nouveau l'histoire de Cléopâtre mais à ma façon. Je pars souvent de photographies et je voyage ainsi à travers les générations. Je décris les civilisations à mesure qu'elles passent, mais au moyen d'un vocabulaire formel contemporain... Qu'y a-t-il dans mes oeuvres... Est-ce que je le sais seulement?... je m'en moque. Ce sont les autres qui me disent: tiens, c'est ceci, c'est cela, comme pour cette série d'oeuvres à caractère balinais.

- Vous voyez votre travail plutôt abstrait ou plutôt figuratif?
- Je suis obsédé par la figure humaine, mais elle finit par devenir abstraite, selon moi: je veux lui donner ma propre interprétation. Où est le réel?

- C'est vrai: dès les premiers travaux, la figure humaine était présente.
- Oui. Et aujourd'hui, elle surgit de mon inconscient, sans plus aucun contrôle. Dans le dessin, elle est entièrement intériorisée. Alors parfois il y a trois jambes. Je laisse faire: la forme me tire en avant... Devons-nous poser un diagnostic? Suis-je proche du Surréalisme? D'un expressionnisme plutôt allemand? De l'art fantastique? Cela relève-t-il de la Nouvelle Invention? De l'art brut? Tout cela, ce sont des étiquettes, je les refuse. ... Les gens et surtout ceux qui soi-disant font l'art, les directeurs de musées, les critiques, les commissaires, que sais-je, ont toujours besoin d'étiquettes, sinon ils sont perdus.

- Une fois, vous m'avez montré des noir-blanc où vous vous étiez photographié dans un miroir déformant. Un autoportrait... tordu. Cette déformation de la figure humaine est aussi une constante dons votre travail.
- Plutôt que leur déformation, c'est leur élongation, celle des membres que je recherche.

- L'humanité est votre thème majeur...
- Absolument.

- ... et n'y a-t-il pas dons cette volonté de déformer les corps quelque vérité que vous aimeriez nous suggérer à propos de notre société actuelle ou de Ia société en général à travers les âges?
- Il fut un temps où j'écrivais à ce sujet. J'étais à la recherche d'une nouvelle forme humaine, une forme du futur...

- Oui.?
- ... Il faudrait de nouveau remonter à l'enfance.

- Vous croyez ?
- ... Ne serait-ce pas l'objectif de chacun d'entre nous d'arriver par accepter ses distorsions personnelles?

- Donc il s'agit bien d'une certaine vérité... existentielle ?
- Envers soi-même. Chacun a ses déformations, mais personne ne veut l'admettre. On est tous tordus, quoi... De toute façon, ce qui est déformé est toujours plus fascinant que la normalité. Ce que je veux dire: mettons les cartes sur table, c'est tout. En art, il faut mettre les cartes sur table, sinon c'est de l'esthétisme ou de l'amuse-gueule.

- Mais on peut aussi dire que l'élongation des corps contribue à donner une crédibilité renforcée à cet espace particulier que vous créez par les fonds dans vos peintures et souvent même dans vos dessins.
- Une nouvelle vague du cinéma actuel fait constamment référence à cet espace d'où émergent des personnages venant d'autres planètes, Leurs apparences extérieures et leurs réactions face à notre monde sont le sujet de ces films.

- On est en pleine science-fiction là?
- Pourquoi? Les nouvelles techniques cinématographiques permettent de multiplier ce genre de sujets, c'est devenu très courant. Pourquoi de la science-fiction? Beaucoup de personnes sont préoccupées par ce genre de problèmes, ça me semble tout à fait logique et rationnel.

- Vos personnages dessinés et peints, déformés, viennent de ces nouvelles régions ?
- Malgré moi, ils flottent dans cet espace et je dois m'y faire... Certains auront des explications psychologiques toutes prêtes... Y a-t-il quelque chose de religieux là-dedans? Flottent-ils vers l'enfer? Les Maîtres anciens étaient obsédés par la religion, par la notion de péché, d'enfer et de paradis... Quel poids que tout cela: la dérive des corps est peut-être aussi une réponse formelle aux pièges de l'esprit.

- On pourrait également voir dans ces séries de figures déformées, dansantes, une continuation de la Danse des Morts médiévale?
- Tout à fait. Dans des travaux récents sur papier, j'ai introduit des plages de couleurs plus vives - comme une aura - entourées de zones sombres contrastées, vous avez l'impression que le corps humain est capté dans un milieu amniotique et apparaîtrait à travers un espace de limbes... Lumières de ciel, lumières de galaxies...

- Ce qui est aussi très caractéristique dans vos ceuvres, c'est leur côté chatoyant: beauté des couleurs, effets de transparences, de marbrures, de mouchetures, de coulures, bref toute une préciosité mais au sens noble du terme.
- Je suis heureux que cela existe dans mon travail. je n'aimerais pas que l'obscurité imprègne les compositions, l'espace.

- La lumière est reine.
- Même dans les oeuvres les plus tragiques, il y a cette luminescence, ces effets de pierres précieuses traversées de lumière... Une autre constante dans mon travail et qui concerne la figure humaine est sa forme-bâton, pareille aux figures-bâtons néolithiques. J'essaie d'aller aussi loin en arrière que je peux, de rejoindre l'art rupestre de nos ancêtres. J'essaie de transposer dans mes compositions ces éléments de l'art gravé et peint sur la roche, du paléolithique et du néolithique.

- Vous m'avez parlé tout à l'heure de certaines figures qui ont trois jambes; cela vous paraissait intéressant de le laisser, Dans l'art rupestre franco-cantabrique, ou saharien ou celui des Pueblos de l'Arizona et du Nouveau-Mexique, très souvent on rencontre de ces formes humaines ou animales avec deux têtes ou trois jambes ou trois bras, etc. Il semble que ces variations n'embarrassaient nullement l'homme préhistorique, au contraire.
- N'y a-t-il pas là finalement beaucoup plus que la volonté de dire une réalité, le besoin d'exprimer une évolution, une continuité, le fil de la vie? C'est peut-être pour cette raison que je veux toujours retourner dans le passé... Pour renouer un fil interrompu.

- Vous vous voyez davantage lié au passé qu'au futur?
- L'artiste se projette dans le futur en retournant aux sources. Plus je vieillis, plus le passé me fascine. Un passé de plus en plus obscur, de plus en plus ancien, de plus en plus insaisissable.

- Mais pourquoi le passé serait-il aussi important?
- Parce que c'est la réponse à toutes les questions que se pose l'humanité, c'est la solution à tous les problèmes inextricables des relations humaines, la vérité est dans les sociétés dites primitives... qui existent de moins en moins. Nous tous, nous buvons ou avons bu à une source commune, c'est peut-être ce que j'essaie d'exprimer et même de démontrer par mon travail. Pourquoi puis-je, peintre, artiste, livré à l'intuition, peindre comme un Balinais, et pourquoi un Balinais ne peut-il pas retrouver, disons, ce que fait un Warhol ou un Lichtenstein? Ça n'est jamais arrivé en tout cas. Pourquoi? Parce que l'art contemporain est orienté technologiquement.

- Est-ce important pour vous de vivre à New York?
- Je ne lis pas, je ne vais pas à la campagne, je ne fais pas de sport, je ne fais que dessiner et peindre. C'est pourquoi New York est l'endroit idéal: la ville offre un vaste panorama de festivals de films du monde entier - films argentins, festival de Pasolini; j'ai besoin de cette multitude de films de toutes sortes, cela m'inspire et me détend à la fois; j'utilise souvent le matériau d'un film dans mon travail. New York vous permet d'être totalement obsédé par une seule chose, je ne pourrais pas survivre dans une autre ville. Et New York est également riche en personnalités créatrices. Vous ne dépendez de personne, vous êtes libre et pouvez être seul; que ce soit samedi, dimanche ou n'importe quel autre jour, quelque chose se passe toujours, des lieux restent ouverts, il y a la sensation et la griserie d'une sorte de vie totale, sans repos, vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

- Toute cette vie se retrouve dans vos oeuvres. Si vous n'étiez pas à New York, vous feriez bien outre chose!
- Tout à fait.

- Une frénésie, une pulsation à la fois évidente et souterraine...
- Ça vous garde en forme, en tension dynamique, créatrice.

- Peignant, dessinant, après toutes ces années, qu'avez-vous découvert pour vous-même?
- Je me suis aperçu qu'en fin de compte j'étais à même de dessiner et de peindre n'importe quel sujet... A mes débuts, je me croyais et me voyais très limité... Hier, je me suis procuré un catalogue du Musée d'art et d'histoire de Genève, où figuraient une série de casques romains: je les ai tout de suite intégrés à des travaux que j'étais en train d'exécuter. Du coup, j'ai créé de nouveaux visages.

- N'y a-t-il pas quelque chose de plus que vous auriez découvert?
- ... J'ai aussi découvert que la vie pouvait être gratifiante, généreuse: je me suis rendu compte que je n'étais pas éternel, donc à un moment donné toutes mes angoisses, mes peurs, mes anxiétés de toutes sortes trouveront d'elles-mêmes un point final. je vieillis, j'oublie ma jeunesse, c'est bien. Je n'ai absolument aucune nostalgie de mon enfance, de mon adolescence. J'apprends à jouir de chaque jour et j'essaie de l'assumer, je ne pense pas trop à ce qui pourrait constituer ce qu'on appelle le succès, la réussite, bien que cela soit important à mes yeux. je dois continuer de peindre, je suis incapable de faire autre chose, je ne sais rien faire d'autre.

- Vous ne regrettez rien?
- Non. Et puis je ne m'en fais pas trop... Ou bien vous créez, ou bien vous jouez à créer un «genre», de manière qu'on puisse vous étiqueter... La réussite, ce n'est pas tellement autre chose... Si on commence à se faire du souci pour le futur, on arrêterait de peindre.

- Lorsque vous faites un portrait, cela vous rapporte un peu d'argent?
- Pas vraiment... Les gens le font par gentillesse pour moi, pour me rendre service. D'ailleurs, beaucoup de portraits, je les fais d'après des photographies. Des personnes que je connais veulent bien venir, je les asseois sur une chaise, elles lisent le journal, je les dessine, cela donne souvent des charges caricaturales, des portraits satiriques. J'aime bien que subsiste une certaine ressemblance, mais c'est tout... Mais je passe vite de nouveau à mes personnages- bâtons... Au fond c'est cela que j'aime, passer très vite d'un sujet à l'autre dans une ronde sans fin. C'est ce que peindre m'a appris le plus: sauter d'un sujet à l'autre, rapidement, maîtriser cette souplesse, accumuler les expériences de ce genre.

- Pourquoi?
- Ah! mais... pour éviter la répétition, pour rompre les habitudes, pour me renouveler sans cesse.

- Pourtant les oeuvres du début contiennent déjà en elles les oeuvres les plus récentes. Un Lassiter reste inexorablement un Lassiter.
- Ah! oui?... Vous croyez?

- Je le crois... On creuse son ornière.
- Il me semble que mon dessin comme ma peinture ont tellement changé, ont présenté des aspects si différents... et c'est pour cela que bien des galeries et des musées ne s'intéressaient plus à mon travail, préférant toujours les oeuvres antérieures... Ma volonté a toujours été de changer, et parfois je fais simplement quelque chose de nouveau pour être différent! J'essaie vraiment de trouver et de mettre au point une nouvelle notion de la figure humaine - visage et silhouette - je dois donc aller dans des tas de directions et souvent changer brutalement d'une direction à l'autre, afin d'échapper aux préjugés, à tout ce qui est standardisé, à tout ce qui est si terriblement coutumier et qui pèse sur l'homme et finit par le tuer.

- L'essentiel, c'est ce que vous croyez, vous.
- Je ne crois à rien. je dessine, je peins, et c'est déjà bien assez difficile comme ça. Je ne peux aller que de l'avant jusqu'à ce que la mort m'arrête.

- En faisant un grand détour par le passé.
- Le futur n'est que du passé recomposé.

Conversation à bâtons rompus recueillie par Sylvio Acatos en 1990 à Lausanne.

LES OEUVRES
Le miroir de l'invisible   par Armande Reymond
Vers la solitude   première conversation recueillie par Sylvio Acatos
Réinventer le jardin d'Eden?   par René Berger
Revenir aux sources communes   seconde conversation recueillie par Sylvio Acatos

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