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Works by Charles Keeling Lassiter     


Vers la solitude   première conversation recueillie par Sylvio Acatos

- Vous travaillez depuis quelque quarante ans.
 - Depuis 1951, exactement.

- Comment voyez-vous l'évolution de votre travail? ...
- Il me semble que j'ai évolué d'une façon créatrice: je suis allé d'une composition essentiellement linéaire vers des formats de plus en plus grands, aux compositions complexes et riches de textures, chargées
de matérialité...
Tout semble s'immerger... et en émerger... Depuis de nombreuses années, je me concentre sur le fond, j'essaie d'en enrichir les effets chromatiques et de matières... J'utilise souvent le rouleau qu'emploient les peintres en bâtiment; cela m'a pris longtemps pour développer les différentes façons de manier cet outil, en apprenant à varier la pression,
à répartir tout le registre des couleurs simultanément sur le bord extrême, puis les poser tantôt en des plages très nourries, tantôt en des jeux de textures aériens dans un mélange d'huile et d'acrylique...N'est-ce pas, mon dessin est une entité en soi, je veux dire: quand je dessine, je suis dans un tout autre état d'esprit que lorsque je peins. Dans la peinture, et plus particulièrement lorsque je travaille sur les fonds, cela me demande moins d'effort, parce que c'est instantané, exaltant, cela doit entraîner sans cesse à de nouvelles découvertes d'ordre plastique et d'ordre émotionnel, à de nouvelles idées, à l'emploi de nouveaux matériaux, c'est une fièvre, un bouillonnement dont j'ai besoin... A un moment donné, j'ai même intégré la troisième dimension avec des objets de toutes sortes. Mais j'ai vite abandonné: le fait de coller des objets ou des fragments de matières m'est apparu comme un geste artificiel... Il faut que les textures naissent du support même, que se produise une fusion entre eux. Comme vous le savez, j'utilise une très large variété de supports, des papiers à gros grains, à grains fins, japonais, lisses, épais, calques, translucides, photographiques, etc. Le dessin est un acte, une opération intellectuelle et gestuelle qu'il me faut totalement assumer, c'est parfois dur; il faut être dans des conditions spéciales: à la fois détendu et se contrôler entièrement.

- Vous faites également des portraits, n'est-ce pas?
- Oui... Enfin, ce ne sont pas des portraits au sens conventionnel du terme. J'y combine réalisme, caricature et pensée intérieure: à tout moment je veux pouvoir me détacher de la personne pour aller vers la sphère de l'inconscient. Si je ne suis pas vraiment intéressé par une personne, eh bien je la réinvente, la composition tend à l'abstraction. J'invente aussi mes propres autoportraits... Le meilleur travail, c'est toujours celui qui naîît du tréfonds même, de cette immense et mystérieuse part d'inconnu qui est au plus secret de chaque être.

- Le dialogue de la ligne et du fond est l'une des caractéristiques principales de votre travail.
- J'ai toujours dessiné... Généralement, je dessine des lignes minces, puis elles finissent par se perdre dans le fond. Ou bien je les recouvre de peinture: elles continuent d'être visibles en transparence. Pendant très longtemps, je ne parvenais pas à dessiner avec un fond. Dans les années cinquante et soixante, j'employais alors des encres noires et de couleurs: la ligne pouvait continuer d'exister à travers de multiples effets de lavis... Mais les gens me disaient que l'encre passait après dix ans... Puis je me suis lassé de cette technique.

- Que signifie la ligne pour vous?
- C'est échapper à une situation conflictuelle ou ennuyeuse. Vous avez le sentiment de faire quelque chose, d'aller quelque part... Le dessin peut parfois vous donner d'extraordinaires surprises, surtout lorsqu'il est exécuté très vite. Ce sont alors des moments d'intense exaltation...

- Et le fond, quel sens lui donnez- vous?
- C'est un espace sur lequel il est impossible de spéculer, au sens trivial du terme... C'est comme l'aura de l'inconnu, et j'aime à le travailler comme s'il flottait, libéré de toute apesanteur, en lui donnant un aspect particulier: le regard dérive dans un espace venu d'ailleurs...

- Mais c'est surtout un espace intérieur, en vous, non?
- Il y a la réalité intérieure, il y a la réalité extérieure. Ce qu'il y a en nous peut émerger de deux manières, soit intérieurement, soit extérieurement, c'est-à-dire soit de l'intérieur vers l'extérieur ou vice versa: J'aime aller d'un pôle à l'autre, aller de l'élément conscient à l'inconscient, et le contraire. D'ailleurs, je me suis aperçu que de nombreux artistes, actuellement, procèdent de même... C'est ma façon à moi de me libérer du passé, d'être moi-même... Quand j'étais jeune, mes parents décidaient de tout pour moi, je ne vivais qu'à travers leur seule autorité. L'art a été ma vole de salut, ma seule façon de m'en sortir... Pouvoir dessiner, c'était enfin pouvoir désirer librement, cela m'appartenait en propre. Je me recomposais une personnalité. Si je n'avais pas découvert le dessin, je ne serais sans doute pas là aujourd'hui...

- Comment vous expliquez-vous ces formes qui sans cesse semblent apparaître et disparaître, ce dialogue, cette dualité de la présence et de Ia presqu'absence ?
- Je vis à New York: la vie sociale y est faite d'apparitions, de disparitions, de réapparitions, d'absences prolongées, définitives, tout est imprévisible...
Les membres de ma famille passaient leur temps à s'en aller, à revenir, à repartir... ils couraient tout le temps. J'étais isolé. je fantasmais: je dansais dans ma chambre - j'adore la musique - j'avais des tas d'amis, des tas de gens autour de moi... Finalement, tout vient de l'enfance et y retourne. Je pense que vous ne vous remettez jamais de votre enfance, vous n'apprenez jamais à accepter cette façon d'être absent, qui est aujourd'hui très à la mode, vous n'apprenez jamais à vous rendre maître de vous-même... je dessine, je peins, je suis toujours à la recherche de l'image idéale qui finirait par rester avec moi, deviendrait mon amie - un nouveau monde, un autre monde. je suis à la recherche d'une qualité d'espace... Dans mes toiles les plus récentes, il me semble que ce phénomène de disparition s'est atténué... Enfin, que dire?... Chaque jour est un jour différent. Et même l'après-midi diffère du matin ...
Alors ...

- Cet autre monde, vous êtes en train de le découvrir? D'y pénétrer?
- ... Ce nouveau monde peut être celui du dernier jour de ma vie... Plus on vieillit, plus on est obsédé par la longévité, non pas, dans mon cas, pour vivre, mais pour faire: chaque jour qui me reste est peut-être celui qui va me permettre de faire une découverte fondamentale et qui va me rapprocher de ce nouveau monde que je cherche par la peinture.

- Quelle sorte de monde voudriez-vous qu'il soit?
- Les corps sont des formes spirituelles et ils voyagent à travers l'espace, à travers l'infini.

- Ce serait un monde de l'icône? ce qui, après tout, ne serait pas si faux; vos fonds, très «précieux», beaux, qui correspondraient aux fonds d'or ou précieusement travaillés des icônes anciennes, suggèrent un espace autre, et par ses textures mêmes un espace privé de matérialité et chargé de pure spiritualité.
-... Peut-être.

- Un espace particulier, émotionnel est ce que vous essayez d'exprimer plastiquement. Un ailleurs.
- C'est aussi la tentative désespérée d'échapper à notre monde. L'âge n'a rien à voir, j'ai toujours voulu fuir notre réalité, notre monde actuel. Depuis toujours.

- Mais en même temps, vos oeuvres sont aussi des témoignages de notre monde, de notre société contemporaine: lignes et fonds se happent mutuellement, prédateurs...
- Notre monde est plein d'ironie, mais d'une ironie dramatique, mortelle, notre société est une société de mercenaires, égoïste, une société de rapines. Les gens y ont des intérêts spirituels très limités, ils passent leur temps à s'illusionner: pas un seul instant, ils n'aimeraient songer à ce qu'ils sont en réalité. Le monde est terriblement... grotesque: mes personnages, dans mes travaux, sont grotesques, ils dansent sur le rien. Et ça m'amuse formidablement.

- Vous voulez échapper à ce monde et vous ne cessez de le décrire plastiquement: position contradictoire?
- Comment faire autrement? Il n'y a de vraie prise que sur la réalité.

- Comment à la fois vivre et peindre?
- ... Je retourne dans l'Histoire. Cela influence considérablement mon travail. Je me plonge dans des livres d'art, je m'attache à un personnage historique, par exemple Louis XIV. je remonte dans le temps et j'en rapporte des images tirées, disons, de peintures de l'époque du Roi-Soleil. je les métamorphose et les transpose dans notre temps. Récemment, j'ai fait un Louis XIV à cheval... Je passe mon temps à redessiner tous ces personnages historiques, mais croyez-moi, il ne s'agit pas de copies: je les fais revivre. Je crois peut-être qu'il s'agissait de temps meilleurs... je le sais, c'est irrationnel.

- Mais pourquoi Louis XIV?
- Je ne sais pas. Peut-être aimerais-je être comme lui... toute cette pompe, cette puissance, cette excentricité, tous ces riches vêtements, ces grands chapeaux... Beaucoup de mes personnages peints portent des chapeaux... Pourquoi? C'est peut-être une forme médiévale de punition.

- Que voulez-vous dire?
- Nous portons en nous le sens du péché... Au Massachusetts, quand vous étiez puni, on vous mettait au coin en vous faisant porter un chapeau pointu, un chapeau de fou. Je le répète, beaucoup de ce qu'on peint relève de l'enfance que vous avez vécue, en tout cas pour moi... je ne cherche pas trop à analyser. Il me semble que mon passé fait partie d'un passé plus grand, d'un tout énorme. Parfois, je mélange figures passées et présentes dans certaines peintures, mais c'est rare: j'aime bien que le passé reste le passé, et le futur le futur. Comment dire ?... On est toujours entre hier et demain, en art: l'hérédité compte, mes ancêtres venaient de France, c'étaient des huguenots persécutés, ils ont émigré; inconsciemment ai-je sans doute envie de retourner en Europe; je ne peux me le permettre en réalité, alors la peinture c'est cela: rendre l'impossible crédible, palpable, ne serait-ce qu'un instant. Et le passé et le futur sont aussi des composantes fondamentales de la vie de chaque personne: aujourd'hui, j'ai souvent l'impression que l'humanité n'a plus beaucoup de passé et encore moins de futur, parce qu'elle se moque et de l'un et de l'autre... Le présent, ça n'a jamais rien voulu dire, ça n'a absolument aucune signification.

- Mais vous vous intéressez surtout aux rois et aux reines quand vous retournez dans le passé, pas tellement aux gens simples.
- C'est vrai, je suis obsédé par la royauté... anglaise, française, espagnole. Je viens d'une famille très égotiste, tous les membres de ma famille se croyaient... suprêmes. Ma mère était très belle, dans un sens classique, mais elle se comportait en personne extrême, d'une façon maniaque; mon père se pensait à l'abri de tout reproche, il commandait à tout le monde, moi y compris. Il était le roi, et ma mère était la reine... Alors, ils m'ennuyaient, c'est pourquoi j'ai décidé de m'attarder aux vrais rois et aux vraies reines.

- Vous vous définissez par cet espace d'infini dont vous avez parlé. Et le temps, que devient-il dans votre perception et votre travail?
- ...Je viens d'une famille qui ne faisait que de travailler: l'expérience du temps y était effrayante. On avait peur du moindre moment de temps libre. Lorsque je peins l'espace, j'oublie le temps, parce que j'ai peur du temps, j'ai même peur rien que d'y penser... je me rends bien compte que c'est frustrant, mais c'est ainsi. je ne veux pas me laisser piéger par le temps, après tout je ne veux pas changer de vie, je ne veux que peindre et dessiner, rien d'autre, je ne suis pas préoccupé par le succès, la réussite. Le temps, aujourd'hui, ce n'est que la réussite, et ça tue les gens, le temps est devenu unidirectionnel, je l'ai aboli.

- Quel est exactement cet infini dont vous parlez si souvent?
- C'est comme dans un train: il avance régulièrement dans l'espace, vous êtes dedans, vous êtes en sécurité, vous n'avez aucune envie de descendre. Une fois que l'espace vous a happé, vous n'avez plus à prendre de décisions, vous n'avez plus à vous préoccuper de rien... L'espace, c'est comme une immense paix intérieure qui monte en moi. Ma plus grande peur, c'est d'être laisse pour compte quelque part... Au bout de l'espace, au bout de cet infini, quelqu'un sera là à m'attendre, donc j'ai le temps, le temps est redevenu une royauté liée à la notion d'un espace comme... magique, sacré.

- Mais vous ne savez pas où vous allez?
- Non. J'ai peur, une fois arrivé, de ne pas apprécier la fin du voyage. Ça ne sera peut-être pas mieux que maintenant. Au fond, tout se termine toujours mal. La vie, c'est un désastre.

- Alors, vous dérivez quelque part dans l'espace.
- Peindre, c'est être marginal, c'est être ailleurs. Et puis j'ai appris à m'adapter: à être seul. Certains artistes croient que dans le monde de l'art il faut de plus en plus connaître de gens, que vous créez avec les autres. Mais le travail de la véritable création - et ce n'est pas autre chose que d'être aux prises avec vous-même chaque jour et c'est terrifiant - ne peut tolérer une dépendance, quelle qu'elle soit.

- Vous trouvez que nous perdons trop de temps à nous occuper des autres et que cela se fait au détriment de notre propre approfondissement intérieur?
- Je dis qu'il y a une façon de s'occuper des autres qui n'est en tout cas pas celle qui a cours de nos jours, et qui est de leur imposer des manières de vivre. Pensez à la télévision: les personnes s'adressent à vous comme si elles étaient dans votre salon et vous disent continuellement comment vous comporter, quels choix vous devez faire, quelles décisions vous devez prendre. Et qui sont-elles? Des espèces de mannequins, à cheveux blondis, cravatés, d'un faux chic... Une société de robots... On vous dit: il pleuvra demain dans telle région, donc n'y allez pas, ou bien la circulation est trop dense, que sais-je?... Dans le travail artistique, vous devez être seul et vous assumer complètement, ça forge quand même une certaine assise, non? Une responsabilité en propre. C'est quand une humanité décide de ne plus être responsable qu'elle est condamnée. La société américaine est perdue parce qu'elle s'en remet toujours à quelqu'un d'autre et surtout aux médias...

- Je vous résume: vous voulez être seul?
- Oui.

- Et dériver dans cet espace qui vous est particulier est la meilleure façon d'être seul?
- Je ne suis confronté qu'à moi-même: j'ai une chance de m'en sortir. On ne m'a jamais donné aucune chance auparavant et surtout pas durant toute ma jeunesse. Etre seul, c'est un très long apprentissage, il ne suffit pas de tout quitter, avec vos traumatismes, avec vos anxiétés en vous, vos peurs, ce serait fatal. Il y a longtemps, il m'était physiquement impossible de rester seul plus d'un quart d'heure... Personne ne reste seul, face à lui-même, plus de cinq minutes à New York: c'est la civilisation moderne. je commence, après des années d'efforts, à apprendre à vivre seul.

Conversation à bâtons rompus recueillie par Sylvio Acatos en 1988 à Lausanne.

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