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Le miroir de l'invisible par Armande Reymond |
Elément essentiel, indispensable à la formation et à la fixation d'une
image
durable, palpable, le support d'une oeuvre d'art - comme son format -
permet
au regard de prendre des points de repère dans l'infini afin de procéder
mentalement, puis matériellement, à une «mise en ordre» de l'univers. En
transposant sa vision spirituelle sur un support qu'il métamorphose
souvent en
un fond sensible, c'est-à-dire en une matière picturale, le peintre crée
l'espace
vital de son oeuvre: il matérialise l'infini, il synthétise sa pensée,
révélant ainsi
son
monde intérieur. Surface sacrée, immédiatement envahie par la ligne, la
forme,
la couleur et la matière, le support opère alors une union magique entre
une
réalité inorganique et la dimension biologique que le peintre donne à
cette
réalité.
Dans l'oeuvre de Charles Keeling Lassiter, le support sert de miroir et de filtre à l'invisible. Cet espace fondamental, soigneusement élaboré, délimité par le format, la surface, et par une texture qui correspond à son identité première, recueille les signes du temps peu à peu décodés par le peintre. Guidé par sa spiritualité, par sa perception de l'invisible, par ses interrogations et par ses préoccupations plastiques, le peintre progresse en effet au coeur de l'infini, tout en contrôlant régulièrement sa route grâce aux indications matérielles, donc mesurables, qu'il inscrit sur le support de ses créations. Toujours en quête de découvertes fondamentales destinées à approfondir sa vision picturale, à aiguiser les intuitions qui l'aideront à appréhender sa vérité entrevue, ses propres valeurs et, à travers elles, à saisir l'homme et l'ordre mystérieux de la pensée, Charles Keeling Lassiter engendre une suite d'images poétiques.
Concentrant spécialement, depuis quelques années, ses efforts sur les supports de ses créations qui deviennent régulièrement matières travaillées, le peintre américain apprivoise peu à peu l'invisible pour lui donner une dimension existentielle sur laquelle viendront ensuite se greffer d'autres signes, souvent dominés par la figure humaine poussée à la limite de l'abstraction, à la recherche d'une autre réalité, surgie de son inconscient. Cette projection spirituelle, qui se matérialise d'abord en un fond - corps vivant - puis en une oeuvre d'art, est un lieu où toutes les expérimentations sont désormais permises. Tantôt enrichis d'effets chromatiques, tantôt nourris de matières picturales plus ou moins denses qui nous rappellent les glaçures des céramiques, tantôt constitués de couches d'acrylique, de peintures à l'huile ou industrielles plus ou moins épaisses, ou alors, de fines pellicules transparentes, lisses, les fonds de Charles Keeling Lassiter révèlent un univers vibrant, rythmé par une lumière toujours nuancée.
Doublée d'une immense préoccupation picturale, la quête de l'artiste américain prend corps au moment précis où il investit son support pour qu'il devienne forme, lumière, matière, bref, l'un des artifices fondamentaux de sa création. Parfois «réduit» à une délicate texture, à une légère vibration colorée, à une ligne graphique, les fonds plasmatiques qu'engendre Charles Keeling Lassiter font souvent l'objet de combats passionnants avec la texture initiale du support de l'oeuvre. Utilisant des papiers variés, plus ou moins grenus et fragiles, comme des feuilles de papier japon, de Chine, des papiers de riz ou des calques, le peintre, a chaque coup de plume, de pinceau, de rouleau de peintre en bâtiment, de spatule ou d'éponge, prend le risque de déchirer son support et donc, de compromettre l'exécution de son travail.
Grisé par l'enjeu que représente ce défi, il apprend à apprivoiser cette
délicate surface et
surtout, à en modeler à sa guise le sens profond. Ainsi, parfois, le
peintre new-yorkais
s'efforce d'enrichir au maximum la matière picturale et plastique jusqu'à
ce que le
support perde sa fonction première pour se métamorphoser en un fond
particulièrement
présent et actif pour le reste de la composition. Ou alors, au contraire,
privilégiant le
dessin de son oeuvre, Charles Keeling Lassiter laisse sa plume ou son
pinceau, à
travers une «simple» ligne, explorer les moindres structures de ce champ
frémissant
jusqu'à ce que le trait finisse par épouser l'identité de la texture. Armande Reymond |
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