De nos jours, on attend principalement des artistes qu'ils
nous confrontent à des créations plastiques nouvelles.
elles doivent frapper par leur caractère d'inédit; elles sont
quelque peu en rupture avec le passé artistique des
formes que nous connaissons. D'autre part, nous devons
admettre - et cela fait partie de la nature humaine tout
simplement - que l'art est aussi la continuation des
formes du passé, et que les visions neuves finissent,
elles aussi, par s'adapter à la tradition, en la modifiant
bien entendu.
Précisons notre pensée: nous ne voudrions pas
accorder une influence trop exclusive à certains groupes
d'artistes contemporains, car nous sommes pleinement
conscients du fait que ceux-ci, qui ont à leur acquis un
certain nombre de réalisations "retentissantes", peuvent
occuper une place trop prépondérante. C'est dire que nous
désapprouvons les courants avant-gardistes qui ne
satisferaient que des besoins à la mode (quoique nous
sachions reconnaître la nécessité de leur existence sur
une large échelle).
"Connais-toi toi-même": cette maxime grecque de
l'Antiquité a, au-delà de son développement historique,
une dimension sociale, culturelle, phénoménologique, qui
est particulièrement bienvenue dans nos années 80,
justement en un temps où, dans l'art contemporain,
aucune direction dominante ne peut vraiment être mise en
valeur. Mais nous percevons certaines individualités ou
des familles de créateurs ici et là, et nous sommes à
même de relever des tempéraments dont l'expression
artistique appartient à ce phénomène de la
nouveauté.
Parmi ces tempéraments, nous pouvons ranger André
Bucher; et appelons-les des «artistes sincères",
puisqu'ils se confrontent à leur vie intérieure en en
analysant la «vérité», et fondent leur manière de vivre sur
la cohérence du message qui émane de leur travail. Les
oeuvres d'André Bucher ne heurtent jamais le spectateur,
ni ne peuvent être définies comme avant-gardistes. Entre
1967 - I'année où
Bucher décide de se consacrer à la sculpture - et
1976, lorsqu'il franchit un pas décisif dans le
renouvellement de sa vision, il semble avoir
conquis sa spécificité, libéré de l'académisme et
des conventions artistiques: au moment où il se
trouve au sommet du volcan de l'Etna, il découvre
sa voie véritable et fait l'expérience, dans son
corps et dans son travail, de la formule ancienne
"Connais-toi toi-même".
En fait, André Bucher avait très vite déjà fait son
choix en décidant que le bronze serait son moyen
d'expression; mais bientôt, ce matériau devint, pour
le sculpteur suisse, trop lié à une évolution
millénaire, à une tradition des formes sculptées. Le
contact avec les roches volcaniques, la lave fluide,
qui contiennent l'essence même de notre planète et
constituent aussi une renaissance de la matière
tout cela étant perçu au sein d'un environnement
étrange, quoique des plus naturels - allait éveiller
dans l'esprit de Bucher le désir de donner forme à
un nouveau processus créateur - un épurement de
son style - avec une portée symbolique nouvelle.
C'est alors que la forme de bronze, désormais,
allait se transformer en un reliquaire- parfois
monumental - pour mieux contenir la pensée de
l'artiste, façonnée par les mouvements de notre
monde actuel avec ses guerres, ses carnages et
ses terribles problèmes existentiels. Cette
sculpture-reliquaire, André Bucher veut qu'elle
traduise de la façon la plus créatrice la situation de
l'homme d'aujourd'hui, qui retourne peu à peu à la
nature pour se ressourcer en elle; ce qu'avait déjà
prédit lumineusement le critique d'art français
Pierre Restany, en 1979: |