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Becca: le processus et l'art moral | |
"La valeur d'usage de l'objet artistique est dans sa réalisation, c'est-à-dire dans le vécu de son processus créateur": voilà ce qu'écrivait Giuseppe Becca en 1974, à l'occasion de son exposition parcours en compagnie de Gianantonio Graziani au Collegio Cairoli de l'Université de Pavie. Le vécu du processus créateur, Becca l'a assumé ces 15 dernières années dans une extrême rigueur, volontairement réductive. Cette réduction au minimum de l'intervention sur la toile élevait à son paroxysme la motivation majeure de l'artiste, la conscience aiguë du rapport dialectique entre création et structuration d'une part, décréation et déstructuration de l'autre. Création, décréation, récréation: les "processus spatiaux" de Becca ont acquis aujourd'hui leur dimension de synthèse, qui est celle du plaisir. Imaginez sur un fond de toile écrue et translucide de grandes superficies de papier collé saturé de fusain à l'huile. La matière pelliculaire, noire ou colorée est riche et chaude dans ses reflets moirés. Les rebords du papier comportent souvent de larges pliures, des coins écornés ou d'abruptes lacérations. Lorsque l'espace est travaillé en soi, dans sa globalité, les nuances tonales créent des effets vibratoires dûs à la superposition interne des plans et qui sont parfois soulignés par des lignes de fissure aiguës, autant de rappels métaphoriques des "tagli" de Fontana. Becca n'a pas besoin de commettre l'attentat irréparable contre la toile, "la mort de Dieu". Il lui suffit d'introduire la fulgurance du temps gestuel pour exalter la richesse latente de ses espaces picturaux. Ces traces légères sont d'une somptuosité imprévue, surprenante, et qui vous coupe littéralement le souffle. Les noirs, rehaussés de-ci de-là d'un point de blanc ou de couleur, se cristallisent en vastes abysses, formations diluées de nuages floconneux. Quand Becca traite les ocres et les jaunes, sa touche se fait plus gestuelle, un peu comme le reflet de la lumineuse splendeur impressionniste. Somptuosité, splendeur: voilà des qualificatifs qui pourraient surprendre si l'on gardait de Becca le souvenir de sa rigueur dialectique antérieure. Mais, voilà, nous sommes en pleine récréation! Le miracle du plaisir s'est produit. Le processus de la création a atteint son climax poétique comme si de rien n'était, dans un naturel parfait. Il s'agied'une maturation biologique et d'un épanouissement logique. Il y avait dans la dialectique de l'espace-temps minimal de Becca le germe potentiel de cette dissémination des signes allusifs de la sensualité et de l'énergie vitale. Les œuvres de 1980-82 développent le rapport du carré dans le cadre en l'enrichissant de subtils effets de matière colorée et de dorure à la feuille. Mais en 1987 le processus a atteint son point deculminance sensuelle et sensible. Les surfaces fonctionnent comme des miroirs sans tain qui ne reflèteraient qu'un souffle d'infini dans la profondeur de l'espace. Ce souffle d'infini est précisément le frisson de la grande peinture. Car à ce niveau des gestes essentiels, ce qui importe, ce n'est pas tant le faire que la façon de faire, ce n'est pas tant la mode de tel ou tel style que le mode de structurer l'image. Dans le processus de Becca, antiicônique de nature, l'image est toujours la même, mais ce qui change, dans l'autosimilarité de la surface, ce sont les imperceptibles fissures qui engendrent le processus de fractalisation de l'image entière, en créant le glissement et la translation d'une œuvre à l'autre. Chaque toile apparaît ainsi comme le fragment détaché d'une continuité vibratoire sans limites: un fragment qui, du fait de son homothétie interne par rapport aux autres, contient en soi la structure du tout. Et ce tout à son tour n'existe qu'en fonction de l'information qu'en donne chaque partie. Et ainsi de suite: le processus n'a pas de fin, ou plutôt c'est la figuration plastique de l'étendue qui est une fin en soi. Et cette peau subtile qui est la marque de toute chose, Giuseppe Becca a su la parer de la joie scintillante du plaisir de peindre. Les derniers tableaux de Becca sont fascinants, chatoyants et graves comme des objets de désir. Des objets de méditation, aussi, qui nous entraînent à voir toujours plus loin, sans cesse au delà des trompeuses apparences. Giuseppe Becca reçoit aujourd'hui la juste récompense de vingt ans "d'arte processuale": la claire conscience de la fin et la pleine possession des moyens. L'éthique du peintre a basculé dans l'esthétique. Nous sommes en présence d'une des plus irrévocables manifestations d'un art moral.
Pierre Restany |
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