Contemporary artists par Jean Revol   
 ART DE DEBILES, DEBILES DE L'ART ?



ART EN PUISSANCE, ART EN IMPUISSANCE
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Art en puissance, art en impuissance, voilà bien les termes qui s'imposent lorsque nous quittons les C.A.T. et cette intense fièvre créatrice qui a présidé à une telle prolifération d'images pour retrouver le siècle, ses pompes et ce qu'il faut bien appeler ses œuvres. Combien de fois avons-nous pu noter cet effet de miroir défectueux - voire : truqué - qui fait que l'art ne restitue plus à la société que ses lacunes et comme la forme vide qui devrait contenir un visage. C'est si vrai qu'aux pompes stériles de l'art officiel, personne n'oppose plus guère qu'un esprit d'officialité stérile, moins les pompes.

L'art est-il définitivement condamné à ce musée de l'homme mort, où il n'y a plus rien à voir, sinon les visiteurs ? N'est-ce pas le plus sinistre hommage qui puisse être rendu à la solitude et à l'impuissance de l'homme actuel ? Statue grotesque - Condillac à rebours - faite des débris mal recollés de son individualité éclatée, de son moi pulvérisé ? L'énorme mécanisme de la société a si habilement substitué le droit d'être libre à la liberté, la liberté de pensée à la pensée elle-même que le jugement reste bien la seule chose désormais interdite et inimaginable dans ce paradis de l'interdit d'interdire et de l'imagination au pouvoir. Aussi bien, de l'art, ne subsiste-t-il plus qu'une interprétation tellement standardisée qu'elle apparaît comme une cage vide.

Dès lors comment s'étonner que l'art ait pris le masque d'une sorte de délinquance autorisée, de marginalité étonnamment conformiste ? L'individu exclu du corps social en ressurgit comme une blessure, une cicatrice, la marque infamante d'une mutilation. Van Gogh et son oreille coupée représente tout ce que notre société déteste et condamne : l'artiste maudit, « le suicidé de la société ».

Dans ses vaines tentatives pour s'affirmer contre la mainmise sociale, d'autant plus oppressante qu'elle se déguise en sollicitude, l'individu outre ses lignes de force ; il durcit ses attitudes, les charge toujours davantage devant l'indifférence générale. La société a beau jeu de condamner le monstre ou célébrer le héros, ce qui revient au même. Pris désormais dans un cercle infernal, c'est à lui-même qu'il se heurte en voulant échapper à la norme, celle-ci qu'il retrouve au fond de lui-même comme la promesse d'un salut dérisoire. C'est ainsi que peu à peu la joie, la souffrance, tous les sentiments les plus vrais se sont retirés de l'art. Il n'en reste que les grimaces. Peut-être, de nos jours, Vincent eût-il dû bénéficier d'une force encore plus surhumaine pour ne pas « guérir », ne pas devenir un Beuys, un Tapiès, un Olivier Debré. Au lieu d'aller sans détour à son destin jusqu'au mortel et immortel « Champ de blé » il eût produit force « Grande rouge de Touraine » ou « Longue grise de Loire ». Peut-être même eût-il été professeur aux Beaux-Arts, eût-il déblatéré sur l'espace au lieu d'amasser cette énorme rumination qui par le relai de sa correspondance, devient elle-même une ceuvre encore plus impressionnante d'être involontaire.

Quelle façon plus radicale de ramener l'art à son plus bas commun dénominateur que de le présenter, non plus comme le signe et le sommet, mais comme l'émanation, l'incarnation même des foules : la masse anonyme à son plus haut degré de passivité. C'est en rectifiant l'alignement sur les modèles proposés et leurs sous-produits qu'on inaugure l'harmonie générale. Celui qui ne s'adapte pas sera réduit à l'impuissance spirituelle du marginal. La culture distribue si démocratiquement ses privilèges que seuls en sont exclus ceux qui, par orgueil ou conduite d'échec, s'obstinent dans la délinquance d'une malédiction interdite. Cette malédiction de la malédiction est si forte que désormais les masses subissent le rythme et le poids du succès infiniment plus fort que ceux qui en sont l'objet : ce sont elles les vraies vedettes, du moins la seule, quitte à changer sans cesse ces masques derrière lesquels il n'y a pas de visage. Il faut avant tout que la machine culturelle tourne et elle ne tourne jamais mieux qu'à vide et sur place.

Légitimé par le seul succès, et le plus bas, ce système ne peut évidemment tenir compte de l'échec inhérent à toute création d'art. Le créateur est fait de ses œuvres - beaucoup plus que le contraire - et, si chacune n'était un échec, continuerait-il ? L'œuvre par elle-même est limitation, séquence d'un effort global. Le créateur va d'œuvre en œuvre - d'échec en échec - pour élargir ses limites. Le bel artiste auréolé de ses œuvres comme un père de ses enfants est un mythe de salon. Dans ces ateliers où nous ne cherchions pas des artistes, mais l'art, nous avons trouvé exactement ce qui est proscrit dans cette image moderne de l'artiste maudit, ce que notre société ne peut que condamner sous peine de se condamner elle-même: la grandeur de l'échec, son perpétuel effort de dépassement et la joie de créer qui en procède.

Contemplons de part et d'autre d'un immense mur de verre - paroi transparente qui n'est pas un miroir - ces formes et ces images apparemment si proches et si foncièrement différentes que nous pressentons, non sans angoisse, quelle injection infime de transcendance sépare la bêtise de l'intelligence, le faux du vrai, le raffinement de la grossièreté, le génie du médiocre. Entre réel et imaginaire, au cœur de cette zone intermédiaire où l'être et l'œuvre ne sont encore qu'en devenir réciproque, la zone contaminée par la dégradation des valeurs cultu- relles se distingue avant tout à la façon d'une empreinte réhaussée de noir pour être soulignée. C'est le calcul obligatoirement faux de la partie immergée de l'iceberg, le secret vide et les artifices employés pour dissimuler ce qui n'existe pas. C'est l'art ramené au niveau d'un analphabétisme pompeux, d'une culture dégénérée au point de se nourrir de ses propres déchets : le rien à l'œuvre et sa mainmise sur l'art où il veut rendre sa nullité présente. En face, l'art n'est encore présent que comme origine, appartenance originelle à cette exigence extrême de l'œuvre dans une disponibilité totale. Au génie offert et livré à tous par privilège culturel s'oppose la richesse et l'effort de cette exigence révélée en tous sans recours à la culture.

Nous sommes au point d'intersection de deux graphiques, deux tracés dont la rencontre est d'autant plus complexe et troublante qu'ils ne se recoupent qu'après avoir inversé chacun sa ligne de tête et sa ligne de cœur (ou de vie, n'est-ce pas la même chose ?). Disons qu'alors l'un sonne doublement plein, l'autre doublement creux. Nous éprouvons d'une part la pression énorme - mais jamais menaçante - d'un moi enfoui dans les oubliettes de l'inconscient collectif et qui trouve enfin la voie de son jaillissement. D'autre part, à l'opposé du jaillissement, un épanchement sans retenue ni tension, le droit à l'expansion et à l'excrétion concrète ou abstraite d'un César ou d'un Manzoni, la retombée collective de toutes les volontés individuelles. Fort d'une liberté fallacieuse, chacun de nos petits maîtres s'exténue chaque jour à s'inventer un nouveau style. C'est le paradoxe du comédien à son point culminant de routine et d'insensibilité acquise ou naturelle. Mongoliens ou débiles n'ont nul souci de style à affirmer, d'originalité à imposer, de personnalité à préserver, de gloire à conquérir. Chacun évolue parmi le groupe, au rythme de ce groupe, y participe d'autant plus intimement qu'il fait jaillir sa propre personnalité d'un style étonnamment collectif. Ainsi s'exprime une fois de plus - et avec quelle authenticité - l'irréductible tendance de l'âme humaine à l'unité.



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Chapitre 5 : Art en puissance, art en impuissance
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1. Introduction     2. En quête des "Personimages", considérations sur l'atelier
3. Galerie de portraits     4. De l'image au personimage     5. Art en puissance, art en impuissance


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