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par Jean Revol | |||
| ART DE DEBILES, DEBILES DE L'ART ? | ||||
ART EN PUISSANCE, ART EN IMPUISSANCE 9 / 9 L'espace paraît également programmé, intérieur et extérieur. Certains peintres se définissent plaisamment comme travaillant sur l'espace, comme s'il pouvait en être autrement ! A-t-on jamais vu, dans nos ateliers dissocier l'espace de l'art de celui de la vie ! Le rectangle de la feuille blanche apparaît déjà comme une présence vivante, essentiellement plastique et fascinante : l'ouverture sur l'imaginaire. Tous vont le mesurer, le baliser sans répit, au moyen de ce graphisme aussi souple qu'égal à lui-même. S'il s'agit de joseph W., dès ses premiers dessins, étrangement proches de ceux de certains schizophrènes, son trait implique tout un avenir de développement, d'entrelacs, de symétries. Il s'arrondit, s'effile, harcèle l'espace. Nous le suivons de métamorphoses en métaphores qui ne cessent de donner des formes au monde. Personnages hiératiques, écartelés comme des Christs du Trecento, maisons, arbres semblent s'ordonner sur les mêmes axes, s'intégrer aux mêmes grilles, au même programme « in abstracto » dressé pour un certain nombre de solutions générales mais dont peuvent sortir maintes solutions improvisées de détail. Ce même programme - espace et grille = nous le retrouvons chez tous les créateurs de tous nos ateliers dont il est le vocabulaire de base. Il peut en rester là et l'espace restera clos pour toujours, refermé sur un secret qui ne sait pas se dire. Chez Nicole L., chez Franckie G. ou Andréa, il va multiplier les facettes et les angles de vision intérieure, étendre à l'infini cet univers morcelé - tel un miroir brisé dont chaque morceau réfracte son propre reflet - fragmenté en plans qui se chevauchent ; et toujours ce dessin étrangement ornemental qui se réfère toujours au plan qu'il supporte, s'efforce de constituer un ordre, une métaphore de l'univers.
Ce jeu complexe entre le moi perdu, le moi nié, disséminé parmi les épaisseurs les plus déshéritées de la masse culturelle et mythique, cet homme dont l'art est censé nous restituer l'image, nous devons très vite le reconnaître comme infiniment sérieux et même tragique ; avant tout parce qu'il ne s'agit pas - comme avec l'art des enfants - d'innocentes analogies de formes, mais de bien étranges rapports de fonds. Qu'il s'agisse de Klee et de Jean-Luc P., de Clifford Still et d'Edouard, de Miró et de Franckie, de Bissière et Andréa, de Bram Van Velde et Marie-Line, de Hundertwasser et Gérard - la liste est infinie - il s'agit toujours de rencontres sans échange, de questions - et ce ne sont plus les artistes qui les posent sans réponse, de sommations sans répliqué. S'il est vrai que cet homme idéal s'est fait de ses. ceuvres, il est également vrai que celles-ci ne se sont faites qu'en le défaisant au point qu'il ne reste pratiquement, des unes et de l'autre, que des grimaces et cette affligeante caricature : l'artiste, résidu de la société et ultime symbole de cette idolâtrie de l'art qui consacre la mort d'une culture. Par contre, comment parler d'échec là où il n'y a aucune volonté de réussite, aucune intention d'art, aucune attitude passionnelle ou projection volontaire du moi ? Nous sommes face à la puissance contemplative à l'état pur, forme première de l'archétype encore amorphe, non signature mais signe. Chacune de ces comparaisons fait apparaître la lecture positive d'une image en négatif, le relief d'un vide. Toujours le choc des deux grandes lignes irréversibles ascension et régression. De ces deux lignes opposées - parallèles et inverses - comme l'une et l'autre voies d'une immense échelle de Jacob - l'une reconduit l'esthétique contemporaine, amollie et assoupie dans sa culture de plus en plus collective et servile, vers l'abîme de toute pensée : sa propre dissolution, sa négation en l'absence de toute différence et de toute particularité. L'inconscient collectif fonctionne comme une pompe qui aspire et ne refoule plus. Toute dialectique est faussée, du moi et de l'inconscient dès lors que le premier s'assimile au second et le prive ainsi de son unique possibilité de se réaliser et s'exprimer. L'individu est sacrifié à une vague personnalité de masse qui ne fait plus que mimer de façon mécanique les droits essentiels de l'homme à la liberté et à l'expression dans le miroir déformant d'un niveau intellectuel et moral d'une effrayante médiocrité, d'une mémoire collective dont la bêtise envahit les moindres recoins. L'autre s'élève du fonds inépuisable, des sources les plus secrètes, les mieux protégées. Identifiées au niveau le plus inférieur de l'homme, ces sources ne peuvent que profiter de la pression et du jaillissement, pour s'élever, chercher leur chemin vers la mer. L'artiste, identifié à l'homme supérieur, coupé de cette force vitale qu'entretiennent l'humilité et l'humiliation, ne peut avouer sa régression, ni la combattre. En fait, ces analogies nous ramènent toujours aux interférences des vanités de l'intention et d'un effort premier d'exécution. Ne doutons pas un seul instant que ce soit là - dans l'insuffisance esthétique et non dans la suffisance promue au rang d'éthique - que puissent encore s'incarner la vie et la vérité de l'art, cette réalité de rêve qui s'impose dans toute sa plénitude lorsqu'elle a épuisé l'autre réalité, que celle-ci abdique son droit et son poids de contradiction. L'esprit est tout entier dans l'une, totalement hors de l'autre. Il se retrouve au stade symbolique par une brèche de ce système complexe de fonctions que l'on appelle la fonction du réel. Depuis que l'art en appelle au suffrage universel, l'artiste tend irrésistiblement à ne plus être que le support de ce néant « officiel » où le public se reconnaît sans peine, dans l'hédonisme et l'absence d'effort - et même la colère. C'est dans l'effort, au contraire, que Annie ou Andréa se reconnaissent et se retrouvent. Gardons-nous d'oublier ce rituel selon lequel tous deux m'obligeaient à intervenir contre leur facilité, leur aisance à se satisfaire sans franchir cette ligne souvent douloureuse, mais aussi exaltante, qui sépare la création du plaisir. Cette espèce de colère qui accompagne l'effort et les hausse au-delà d'eux-mêmes, n'est-ce pas, en quelque sorte, la mise en oeuvre d'un manque, une négation active qui fait échec à la reproduction mécanique du passé ; une façon de refouler et refuser l'asphyxie ? Aussi bien toute trace disparaît-elle de réalité fabriquée comme d'illusion volontaire. C'est la métamorphose spontanée de l'échec en victoire, du manque en progrès, du négatif en positif. Le miracle du plein don de soi-même à sa tâche, à la joie de créer, nous exprime, nous dépasse et nous crée nous-mêmes aux dimensions de l'existence absolue.
Gardons-nous de battre le rappel de tous les fantômes qui hantent les nuits magnétiques de notre cauchemar culturel. Gardons-nous également de prendre à la légère ces rapprochements constants, ces analogies troublantes qui ne cessent de replacer face à face ces débiles de l'art et l'art des débiles ; et cela sans rire du fait que ce sont visiblement les premiers qui aussi évidemment qu'involontairement, parodient les seconds. Où trouvons-nous la plus irrémédiable des régressions infantiles, la déchéance des consciences tombées dans l'idiotisme moral, dans les pompes des uns ou les ceuvres des autres, dans les transgressions et défis dérisoires ou dans les tatonnements - voire les plus aveugles - pour se reconnaître et reconnaître le monde autour de soi ? Sur l'autre versant du gouffre culturel, de l'autre côté du miroir, nulle comédie, nulle grimace. Combien d'idées combien d'émotions, de sensations plus ou moins sublimées se sont portées ou se porteront devant combien de consciences dont combien seront susceptibles de leur donner forme ? Et combien de ces formes infirmes, resteront des prières inexaucées à l'art, à la beauté ? C'est un des paradoxes de la création : faute d'être viables, elles ne mourront jamais. Vont-elles rejoindre les champions de l'art moderne, dans cette éternité fallacieuse des éphémères ? Pas tout à fait. Sinon une fin, elles sont un commencement. Dès lors, elles participent de cette grande réserve d'art originaire - quelle conception ne l'est pas ? - qui peut demeurer passive, latente, suspendue durant des générations, poursuivant son chemin dans l'inconscient des hommes. L'ceuvre créée n'est-elle pas le terme d'une longue gestation et d'un cheminement anonymes, d'une évolution très ancienne, peut-être la plus ancienne de toutes ? Aussi bien - foin des avant-courriers et des avant-gardes - le messager est-il toujours en retard d'un message. Avant son créateur, l'oeuvre est déjà là, telle cette fleur éclose comme un miracle dans la grisaille infinie d'une vie sans espoir ou telle que Redon a vu la première apparition du visage de l'homme : « une fleur dans un marécage, une âme pensive et triste ». |
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Chapitre 5 : Art en puissance, art en impuissance Page 1/9 Page 2/9 Page 3/9 Page 4/9 Page 5/9 Page 6/9 Page 7/9 Page 8/9 Page 9/9 1. Introduction 2. En quête des "Personimages", considérations sur l'atelier 3. Galerie de portraits 4. De l'image au personimage 5. Art en puissance, art en impuissance |
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