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par Jean Revol | |||
| ART DE DEBILES, DEBILES DE L'ART ? | ||||
ART EN PUISSANCE, ART EN IMPUISSANCE 8 / 9 On retrouve la présence de la Musique dans tous les arts. L'échelle sonore et l'ordre métrique - œuvre de l'esprit et des sens - possèdent une telle plasticité intrinsèque que Nietzsche avait bon droit d'affirmer que tout le visible du monde y cherche son âme perdue. Encore faut-il se garder de s'y perdre volontairement avec le secret espoir de s'y retrouver autre - au bénéfice du doute - après avoir brouillé, non seulement ses pistes, mais encore toutes les couches du langage les plus habilement stratifiées. Combien ne prétendent refaire à leur usage toute la culture et toute l'histoire que pour dissimuler un échec au plus profond, au plus secret d'eux-mêmes ? Combien d'œuvres ne sont déployées dans l'espace que pour dissimuler l'absence d'un centre et le vide intérieur ? C'est ainsi que récemment encore, par Beaubourg interposé, Paul Klee nous conviait à faire de la musique en peinture, ou de la peinture avec de la musique, au choix. Avec lui c'est tout le cortège d'une peinture informelle, d'une peinture qui se prive plus ou moins volontairement du vrai langage de la forme pour ne se soucier plus que de la forme du langage. De Bissière - dont le faux sonne encore vrai et parfois juste - à Zao Wou Ki - dont la seule vérité ne sera jamais qu'un faux - nous voyons plonger dans l'illusion d'un reflet, le temps d'un miroir trompeur, cette postérité illégitime de Claude Monet dont les Nymphéas avaient touché le fond du « Miroir du Temps J.D. Rey - Les Nympheas (F. Hazan) ». Paul Klee n'a-t-il pas plutôt demandé à la musique un faux témoignage ; témoignage qui repose moins sur cet appel que chacun des arts transmet à tous les autres que sur cette lacune - cette souffrance d'être incomplet - qui leur est également commune ? Images sans musique ou musique sans images, qu'y reste-t-il que l'œil puisse écouter ? ![]() Nicole L. "Composition bleue", 65 x 50 cm C'est ainsi que, d'art d'expression, essentiellement, la peinture est devenue art d'intention. Schönberg et Kandinsky ont développé tous deux une dialectique serrée, étrangement parallèle, une logique implacable sur un fond vide. Ils n'ont pas fait ceuvre vive. Ils ont doté d'une maîtrise stérile un art dont l'esprit est mort. Ils sont, avec Klee et Matisse les grands précurseurs des « immatériaux », les héros de l'intelligence artificielle, de l'image synthétique, de l'apparence. Dans cet espace désensibilisé - le monochrome de Klein ? - l'artiste n'est plus que le souvenir d'un chiffre en quête de nombre très en-deçà des calculs infinis de Yves T. Quant à Matisse, n'a-t-il pas eu le don effroyable de faire de tout un rien et de doter ce rien de toutes les séductions de sa virtuosité monstrueuse ? Avant Miró dont il est sans conteste le père spirituel, avant Arp, avant Claude Viallat, il incarne l'usure et l'épuisement des moyens d'expression traditionnels ; il marque la fin de l'arabesque décorative qui, à force d'épurer, crée ce vide où Viallat peut déployer ses kilomètres monotones avec la même sérénité que Yves Klein ses monochromes. N'est-ce pas Rouault qui a dit que pour se dépouiller il fallait d'abord être riche ? Matisse voulait faire de la peinture un bon fauteuil ; il y a si bien réussi que tous les médiocres y viennent imprimer désormais leur derrière. L'élégance et l'habileté l'ont conduit dans la même impasse que Klee son enfance et sa fraîcheur laborieuses. La Chapelle de Vence consacre la mort de l'art sacré comme ses papiers découpés. Quant à Miró, n'est-il pas son châtiment au sens hugolien ? Nous ne serons donc pas surpris, contournant ce curieux arbre généalogique pour nous tourner vers les branches - les illégitimes - encore vivantes de la « grande famille », de retrouver celle-ci toute entière dans tel dessin de Jean-Luc. Non seulement Matisse, Klee ou Hantaï, mais Vasarely et son double génétique Yvaral, Henry Moore ou Hans Arp et jusqu'à Rouan ou - dérision suprême - Claude Viallat... Notons qu'aucun handicapé mental n'a jamais osé ni produit spontanément la vulgarité agressive d'un Combas, d'un Di Rosa, d'un Speedy Graphito. Mais pour en revenir à Jean-Luc, quelle cristallisation étrangement lumineuse de l'inconscient - au point que ses dessins peuvent s'assimiler à certaines expériences informatiques sur les réactions du cerveau à la couleur - a pu susciter chez ce robot vivant, phénomène étonnant de perfection et d'involution - n'a-t-il pas atteint d'emblée une maîtrise qui ne connaîtra ni failles ni progrès ? - un tel carrefour de culture, une synthèse aussi complexe et complète de tout l'art contemporain ?
Qui pourrait l'empêcher de poursuivre à l'infini son immense toile d'araignée pour y piéger la lumière, ce réseau d'architectures, de formes mathématiques ? Sa musique se développe sur un graphisme obsédant qui change de rythmes sans changer de figures ou vice-versa. Il bat la mesure de l'espace et c'est cette mesure qui se structure à l'infini, précédant la musique elle-même. Jean-Luc ne dépasse-t-il pas Klee précisément parce qu'il vient de bien plus loin en arrière et que ce passé est exactement son avenir ? Son travail n'est pas une création mais une mémoire. Peut-on dire qu'il maîtrise sa partition de bout en bout dans le temps et dans l'espace ? N'est-ce pas plutôt le contraire puisqu'en fait c'est celle-ci qui rythme sa marche et sa respiration ? Il la suit pas à pas et en même temps il la précède. C'est tout le contraire d'un automatisme : une préexistence. Il n'est que de voir tel morceau d'une composition inachevée, détaché comme un îlot d'un continent en formation, totalement clos sur lui-même et achevé dans sa complexité et sa perfection absolues. |
Début du livre Chapitre 5 : Art en puissance, art en impuissance Page 1/9 Page 2/9 Page 3/9 Page 4/9 Page 5/9 Page 6/9 Page 7/9 Page 8/9 Page 9/9 1. Introduction 2. En quête des "Personimages", considérations sur l'atelier 3. Galerie de portraits 4. De l'image au personimage 5. Art en puissance, art en impuissance |
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