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par Jean Revol | |||
| ART DE DEBILES, DEBILES DE L'ART ? | ||||
ART EN PUISSANCE, ART EN IMPUISSANCE 7 / 9 S'il est vrai que le style, c'est l'homme, gardons-nous bien, d'en conclure que tout homme soit un style. Au-delà de l'individu, le style n'est-il pas cet élément impersonnel qui résoud l'ambivalence affective de l'œuvre, supplée aux manques, conjure les insatisfactions ; l'art ne saurait se contenter d'un monde imaginaire ; il doit s'assurer d'une réalité destinée à replacer la réalité. Le style libère l'art de l'artiste dans la mesure même où l'artiste s'est libéré dans l'art, dans la mesure où il projette dans l'œuvre des obsessions contre lesquelles celle-ci l'immunise. C'est le contraire de l'analyse freudienne qui guérit de la vérité par le symbole. Le style, c'est la vérité même du symbole pour autant qu'y sont incarnés ces désirs et ces volontés dont la projection se substitue à la satisfaction impossible. Ainsi l'énergie instructive, détachée de son objet, tend-elle à recouper le plus exactement possible sa propre projection sur le moi. Les styles et les hommes se réinventent réciproquement. Aussi bien est-ce un spectacle particulièrement émouvant que celui, dans nos ateliers, de ces hommes et de ces femmes en état de réinvention totale et de projection permanent parce qu'ils n'ont pas d'autres visages que leur style et que leur style n'a pas encore de visage.
démonstration éclatante -
et particulièrement
triomphale - de ce style qui, du fond des âges et des
mémoires, s'obstine à balayer visions et structures
individuelles pour leur substituer thèmes et schémas
symboliques ? De Nicole à Frankie, de joseph W. à
Andréa, nous pouvons suivre cette même fragmentation
apparemment mécanique et ornementale de la couleur et
du graphisme qui l'enchâsse, l'encadre, l'incarne, la divise
et la rassemble comme l'armature en plomb d'un vitrail.
![]() Yves T. "Autoportrait", 65 x 50 cm Reportons-nous au premier dessin de Nicole, ce bébé jaune, perdu dans l'immensité d'un berceau dont la forme reconstitue l'immensité du corps maternel, à travers l'élan de grandes spirales de couleur, suspendues comme des tentures. Tout cela, nous le voyons se composer sous nos yeux, une spirale après l'autre, un organe coloré s'ajoutant au suivant, tout aussi simple et parfaitement élémentaire, mais assez souple et adapté à ses fins pour créer une grille qui va s'affirmer comme un véritable piège à rêves et à formes. Chacun de ces organes va s'adapter et s'ajouter au suivant, comme le premier anneau d'un ver de terre à un autre et un autre encore, jusqu'à composer un organisme de plus en plus complexe jusqu'à ces compositions délirantes ou jubilatoires qui - tout comme celles de Klimt - font basculer la géométrie à l'intérieur. Selon de bien superficielles analogies, la composition bleue de Nicole - toute vibrante dans son infrastructure - semble se placer tout naturellement dans l'orbe ou le prolongement de Klee ou encore de Vasarely qui en est déjà la copie industrialisée. Mais Nicole ne cesse de réinventer son invention là où Klee - et Vasarely plus encore - s'épuisent en exercices. Elle ne cesse de se libérer de son propre cadre qu'elle assimile à celui de sa feuille. De même son étonnante créature zooantrope semble pulvériser les canons décoratifs de Delaunay comme Andréa ceux de Bissière ou Franckie ceux de Miró. Les moyens sont les mêmes, mais ils ont quelque chose à dire ; l'être se superpose au faire et le dirige. Pour en revenir à Klimt, ses raffinements ne font que déguiser ses nostalgies, ses inhibitions. Ses angoisses deviennent des audaces. Le déroulement et l'enroulement perpétuels de ses formes le prouvent assez, qui semblent reproduire à l'infini le programme de la fécondation. On peut y voir un élargissement - à la dimension du génie - de ce premier alphabet de la pensée humaine aux prises avec l'espace. Et si l'on songe que la mort - la verticale inquiète - est presque toujours présente face à cette spirale vivante, ne soyons pas surpris que l'œuvre de Klimt s'achève sur une image inachevée et qu'il s'agisse précisément du visage le plus ambigu et le moins contestable que puisse prendre l'inconscient toujours projeté dans un avenir : l'enfant, dont Freud a révélé, dans le même temps, qu'il incarne le plus vieil instinct de l'homme dans la plus originelle et la plus universelle de ses formes. Aussi bien, ce nourrisson assez monstrueux semble-t-il régner et trôner sur une montagne de chair et de sang, un amoncellement d'entrailles et de sanies, tel l'intérieur retourné d'un corps maternel qu'il voudrait aspirer et absorber à son tour. Ce plasma pictural, retrouvé presque à l'état pur n'est-il pas très proche des paysages de Soutine les plus apocalyptiques, des visions de Varlin les plus exaspérées ? Comme si la mort, avec ce tableau inachevé, avait ouvert une brèche dans cette volonté inouie de raffinement dans la stylisation qui a toujours poussé le peintre à dérober son angoisse, fût-ce sous la trouble puissance mythique de l'or. Conscient de sa platitude, il en fit un champs inoui de métamorphoses qui semblent pourchasser l'image jusqu'aux tréfonds immatériels de la mémoire. Le vide se remplit, au point de refouler proprement l'image n'en laissant plus survivre qu'un détail, comme il advient - dans « l'accomplissement » de 1909 - des deux visages embrassés. Cette stylisation n'est-elle pas, non comme la projection, mais exactement le contraire, une intériorisation, une intros- pection passionnée de ce graphisme originel dont nous voyons - chez Franckie ou Nicole - se superposer les premières strates, se développer les premières subtilités, se dérouler les premiers anneaux.
Parmi les Oeuvres nombreuses que la fièvre d'Egon Schiele a négligé de finir, l'une - fillette à plat ventre - est très remarquable qui - pour fuir un érotisme suspect à la Balthus - semble se désintéresser totalement du corps nu à quoi il substitue et oppose, avec les vêtements qui s'ouvrent, comme une seconde peau sur ce corps sans substance, une sorte d'écriture en rythmes colorés qui ne concourt plus à la figuration de l'image, mais s'y substitue. On ne peut même pas parler - comme chez beaucoup de schizophrènes - d'invasion des formes secondaires. En fait cette écriture absorbe le vide dont elle fait une substance magique et sensible dont on peut éprouver le poids, mesurer l'espace, modeler la fluidité où se préfigurent les formes et sur le champ duquel l'on n'est nullement surpris de retrouver ce petit champignon où Nicole se plaît à recréer sa propre image comme - alors que dans l'œuvre de Schiele, ce fond apparaît comme une seconde peau ouverte, tirée sur une réalité littéralement écorchée - figure même et symbole de cette écriture, née d'elle à qui la représente, en esprit comme en substance. |
Début du livre Chapitre 5 : Art en puissance, art en impuissance Page 1/9 Page 2/9 Page 3/9 Page 4/9 Page 5/9 Page 6/9 Page 7/9 Page 8/9 Page 9/9 1. Introduction 2. En quête des "Personimages", considérations sur l'atelier 3. Galerie de portraits 4. De l'image au personimage 5. Art en puissance, art en impuissance |
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