Contemporary artists par Jean Revol   
 ART DE DEBILES, DEBILES DE L'ART ?



ART EN PUISSANCE, ART EN IMPUISSANCE
5 / 9


Tal Coat  "Sans titre", 48 x 63 cm


Pierre Soulage  "Composition N° 63-43", 1963, 65 x 50 cm

Ne s'agit-il pas aussi d'une osmose inversée comme si la matière s'emparait de l'ouvrier pour l'intégrer à sa grande réserve de rumination interne ? Certains réflexes pratiquement organiques acquièrent soudain un curieux sens positif, une portée spirituelle quand ils obéissent visiblement à quelque obscure motivation mentale, même s'il s'agit d'une pensée presque totalement orbe et sans visage, sans image. Quel étrange combat que celui mené contre l'espace par Michel L. : la bêtise au front de taureau, aussi aveugle que l'une, brutal et borné que l'autre ! Tel quelque monstrueux Don Quichotte, il se lançait contre le vide, contre lui-même, sans avoir besoin - entre lui et l'énorme bêtise - des millions de spectateurs potentiels qu'exigeaient un Mathieu ou un Dali. Incapable de reconnaître un bleu d'un rouge, il réagissait avec la violence d'un chien au dressage à l'appel de ces couleurs ; il couvrait d'immenses surfaces - facilement 20 mètres carrés - avec une telle furie, un telle rapidité qu'il en évoquait certaines hystéries sacrées ou ivresses dyonisiaques. Cette charge ressemblait tant à une fuite en avant que l'on pouvait aussi se demander quel secret terrible il fuyait et jusqu'à quelles couches il lui fallait plus profondément pénétrer, tant cet enfouissement mimait un dépassement, ou vice versa : en tous cas un exhaussement du niveau de la conscience qui - à l'encontre d'un Mathieu et même d'un Pollock - semble aller au devant de toutes les forces de l'inconscient les plus menaçantes au lieu de les conjurer par l'exhibitionnisme ou la stylisation formelle. Aussi bien Michel, tellement désarmé par ailleurs, paraissait-il presque effrayant au cours de cette aventure ; en tous cas bien loin du ridicule histrion de service qui, d'une Biennale ou d'une télévision à l'autre, ne manque jamais de bâcler un simulacre de peinture auquel personne ne croit, pas même lui. Simulacre rituel qui ne peut célébrer que la démystification de l'art et la démission des artistes, cette bêtise-là ne triomphe que de sa propre satisfaction au milieu du sempiternel concert de « spécialistes » au jugement dressé comme des perroquets. La bêtise de Michel va jusqu'au bout d'elle-même et se dépasse comme Michel lui-même en est venu immanquablement à franchir les barrages de papier qui protégeaient le sol, les murs, le plafond. Rien ne pouvait arrêter ce fleuve de boue, comme jailli d'un volcan. La mort est là, infiniment plus active que derrière ces grands rideaux noirs dont Soulages a recouvert définitivement la scène vide de son théâtre funèbre. C'est si peu de chose, la mort d'une culture !

L'immense panneau de Michel n'est qu'un trou noir comme cette feuille blanche que Jo le mongolien a fait proprement disparaître à force d'y écrire plus de huit heures de suite son nom superposé à l'infini. Mais il est également vrai qu'ils ont connu tous deux quelque chose dont Soulages, Tal Coat, ou Yves Klein - qui n'ont même pas disposé de leur intelligence « cette petite chose à la surface de nous-mêmes » que pour ridiculiser celle des autres - ne se sont jamais approchés. Ils ont toujours joué avec la matière en l'humiliant. Cette matière, ils n'ont pas su la dynamiser parce qu'ils n'ont pas su s'y investir. Michel et Jo ont été absorbés, saisis par la matière et celle-ci les a restitués, ici comme la mer un cadavre, là comme la baleine Jonas. L'intelligence de la matière les a utilisés comme de purs instruments ; ils n'ont été que l'écho aveugle et sourd de cette force de la terre qui est aussi un pouvoir de création et de sublimation, un effort vers l'esprit, le premier de tous et le plus élémentaire : celui qui saisit l'homme et, lui murmure de très loin « tu peux être aussi cela ». La mort spirituelle a été traversée comme une eau profonde, même si cette traversée ne se traduit que par une dépression légère autour du point d'impact : ce point zéro qui - exactement à l'opposé de l'espace que Jean-Pierre Raynaud a baptisé du même nom - ouvre dans le mur du temps cette même brèche que les Buren et les Raynaud de toutes sortes s'obstinent à fermer.

Juan Miro  "Femme et Oiseau", 1966
129 x 66 cm
Christiane L.  "Personnage"
165 x 95 cm

Toute conception est originaire dès lors que sont acceptées, assumées, ces limites qui nous définissent chacun, qui nous distinguent de la masse originelle d'expression indifférenciée. Ces individus oubliés à eux-Mêmes - aliénés à l'aliénation s'efforcent désespérément de retrouver leur moi enfoui dans la nuit des temps. Aucune création n'est une donnée immédiate de la conscience. Chacune est une conquête de l'esprit. La dimension de l'art est toujours triple: C'est celle d'un langage qui se superpose à une pensée qui elle-même se superpose à la réalité et à la vie comme l'ordre de la musique au champ de l'audition commune. L'art, c'est d'abord la constitution d'un univers mental, et non sa ruine. C'est la pensée du réel, substituée à la vie immédiate. Certes la ligne tracée sur le sable peut conduire à l'écriture comme à l'image ; elle est riche de toute la puissance d'évocation plastique, de toutes les promesses du signe. Encore, de la forme ou du signe, ne peut-on revenir à cette ligne, confondre le point de départ avec le point d'arrivée. Ces promesses ne seront tenues que si ce pouvoir est mis en oeuvre, dans la seule mesure où cette ligne s'accepte pour ce qu'elle est : figure de relais, véhicule et prélude au plus élémentaire des pressentiments esthétiques. Nous ne savons que trop l'immense fragilité, la vulnérabilité de ce sentiment, toujours plus vaste que son expression organique et monstrueusement disproportionné par rapport à celle-ci. Combien de médiocres et d'imposteurs se sont-ils cantonnés dans ces failles, s'en sont habilement prévalus pour justifier la faiblesse - voire l'inanité - de l'une par le mystère de l'autre.



Début du livre

Chapitre 5 : Art en puissance, art en impuissance
Page 1/9   Page 2/9   Page 3/9   Page 4/9   Page 5/9   Page 6/9   Page 7/9   Page 8/9   Page 9/9

1. Introduction     2. En quête des "Personimages", considérations sur l'atelier
3. Galerie de portraits     4. De l'image au personimage     5. Art en puissance, art en impuissance


img

I swiss art I artists hosted I galleries hosted I museums & foundations I ceramic art I art collections I prints & ex-libris I texts about visual art I
I contests, bi / triennials I art photography I art related topics I works on sale I p.p.pasolini I


F F F F F F F F F F F F F F F F F