![]() |
par Jean Revol | |||
| ART DE DEBILES, DEBILES DE L'ART ? | ||||
EN QUÊTE DES « PERSONIMAGES » CONSIDÉRATIONS SUR L'ATELIER 5 / 10 Sur un terrain absolument vierge - neuf sur dix de nos amis n'ayant jamais tenu un pinceau -, l'atelier s'est développé en rapidité et en intensité à un rythme dont aucune communauté dite normale n'eût été capable. Nous avons pris un rythme de travail de dix à douze à la fois, les uns aux murs (pour les grands formats), les autres autour de la grande table carrée. La première réaction du groupe - car, en dépit d'efforts individuels bien distincts, il s'agit réellement d'un groupe homogène et compact - a bien été l'angoisse. L'espace concret - qui allait bientôt devenir l'ouverture du monde imaginaire déterminé par la feuille de papier -, paraissait obsédant. Mais quel peintre n'a connu cette appréhension de la feuille ou de la toile blanches, lourdes de toutes les possibilités ? Nous n'avons jamais cédé - du moins pour commencer - à la facilité des feuilles de couleur qui proposent à l'imagination un support fallacieux et la privent du premier élan, du premier effort, du premier choix dont souvent toute la suite va dépendre. Nous avons débuté avec les matériaux les plus simples : du papier blanc, des feutres, des pastels gras. Après un mois, nous avons abordé la gouache ; un mois plus tard, la peinture à l'huile. Nous avons très vite compris qu'il ne fallait pas hésiter à sortir des matériaux puérils. La rapidité de l'évolution collective souligne à quel point chaque cas est individuel, irréductible à toute formule générale. Chaque oeuvre représente une expérience de vie nouvelle pour chacun qui lui-même représente une expérience nouvelle de la vie collective, un essai d'adaptation à des solutions inédites. L'atelier organisé au C.A.T. de M. a été improvisé de toutes pièces dans un local resserré, ordinairement réservé au conditionnement des élastiques. Les murs étaient couverts de petites images qui n'avaient rien de stimulant pour l'imagination. Aucun des participants à la première séance n'avait jamais peint ni dessiné, hormis joseph T., le seul à l'écart, sur une petite table, ne supportant aucun contact. Chaque C.A.T. comporte un certain pourcentage de malades mentaux. Incontestablement, T. en est un. Il a fait quinze ans d'hôpitaux psychiatriques. Sans doute, la débilité s'est-elle greffée sur ses troubles mentaux du fait de son long séjour aux enfers ? Curieusement, cette première séance groupait la plupart de ceux qui allaient devenir les piliers de l'atelier. Peut-être tout simplement parce que ce département du C.A.T. groupait la plupart des mongoliens et ceux des débiles les plus profonds : c'est-à-dire - comme l'expérience l'a montré - les plus créateurs, ceux qui engagent avec le monde extérieur un dialogue de forme entièrement nouvelle. D'emblée - en dépit des premières manifestations d'inquiétude - nous avons trouvé, à l'état pur, la joie de créer : cette joie perdue généralement avec l'âge adulte et dont tout créateur garde une immense nostalgie. Très rapidement, dès les premières séances, nous avons touché une sorte de démystification de l'art, qui justement exclut l'angoisse. Nous les invitons à prendre possession de l'espace constitué par la feuille. Nous leur expliquons qu'ils sont libres de leurs images, entièrement libres. Et c'est la panique ! ... Ils sont tellement habitués à ce que les « normaux », qui vivent une vie programmée, les programment à leur tour. Et ce sont les premiers appels au secours : «je ne sais pas faire : je ne sais pas quoi faire ». Entre eux et nous, s'établit un dialogue, une sorte de théâtre rassurant. Nous refusons la peur et ils le sentent bien. Nous leur montrons comment se servir des matériaux. Les premiers bonshommes s'esquissent, les premières maisons. Colette commence un dessin qui est en même temps une histoire qu'elle raconte. « Une fille rencontre un garçon : elle fume, elle a un corsage jaune, etc. ». Michel, son voisin, entame le dialogue : « Mais, c'est toi, cette fille ! elle te ressemble ». Les plaisanteries commencent, elles aussi rassurent. Une chanson fuse. Le climat de fête - qui se prolongera ensuite de séance en séance - s'allume. La confiance est revenue. « C'est la fête », m'a dit Arlindo Stefani, anthropologue brésilien. Le monde imaginaire s'est ouvert, et il ne se refermera plus. Du même coup, l'espace réel se recrée et s'aménage : il est occupé de partout, plein à craquer. Durant un an, nous oublierons tous les dimensions exiguës de l'atelier. Les techniciens de l'I.N.A. - qui ont tourné avec nous des heures de rushes - les ont oubliées aussi et ont surmonté toutes les difficultés techniques. Il est difficile d'imaginer espace plus ouvert et plus clos à la fois : exubérance et densité. |
Début du livre Chapitre 2 : En quête des "Personimages", considérations sur l'atelier Page 1/10 Page 2/10 Page 3/10 Page 4/10 Page 5/10 Page 6/10 Page 7/10 Page 8/10 Page 9/10 Page 10/10 1. Introduction 2. En quête des "Personimages", considérations sur l'atelier 3. Galerie de portraits 4. De l'image au personimage 5. Art en puissance, art en impuissance |
|
|
|
|
| I
swiss art I
artists hosted I
galleries hosted I
museums & foundations I
ceramic art I
art collections I
prints & ex-libris I
texts about visual art I I contests, bi / triennials I art photography I art related topics I works on sale I p.p.pasolini I F F F F F F F F F F F F F F F F F |