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| Jean Revol |  


Manierisme, style et vérité (1/2)
Amadeo Modigliani (Musée du sénat) / Picasso-Matisse (Beaubourg) / Chasseriau (Grand Palais)

Nous connaissons aujourd'hui une façon très moderne d'imposer une valeur comme un postulat, d'oblitérer hommes et oeuvres sous l'anonymat d'une présentation idolâtre. Ne s'efforce t-on pas aussi d'assimiler l'apparence d'une oeuvre à une attente artificielle, provoquer le faux accord des deux silence ? C'est ainsi que l'on retrouve toujours et tout naturellement, au centre de cette modernité, Picasso et Matisse, ces maîtres incontestés d'un système qui, des oeuvres, n'a su vraiment mettre en exergue que le plus « personnel », c'est à dire esthétiquement le plus dépersonnalisé et le plus imitable. La grande exposition qui les réussissait récemment à Beaubourg ne présentait sans doute d'autre intérêt que de souligner ce phénomène et à quel point l'imitation ne pouvait que se multiplier à l'infini dans la médiocrité.

Modigliani jouit du prestige doublement trouble de l'artiste maudit et de l'homme qui, harassé d'être, échappe dans la déchéance. En dépit des foules émues qui viennent aujourd'hui consacrer sa légende, il échappe encore avec tout ce qu'il représente dans l'imagination populaire ; l'idée romantique d'une malédiction et d'une liberté désormais impossibles. Ni d'aujourd'hui, ni vraiment d'hier, ses peintures possèdent un certain caractère d'éternité un peu funèbre, dans leur séduction triste, comme ces gerbes fanées qui jalonnent les routes de certains pays, marquant chaque fois la fin absurde d'une vie. La mort par accident, avec ses curieuses mises en scène involontaires et son caractère de répétition, apparaît rarement tragique. Elle relève plutôt de l'incident technique: la panne monstrueusement absurde, mouvement et vie stoppés en pleine marche et contre toute logique.

Deux grands modes de création se distinguent, fondés chacun sur un rythme opposé du développement ; les uns suivent une courbe accélérée pour arriver très vite au point culminant qui amorce aussitôt la chute ou la fin; les autres décrivent un cercle plus ou moins large dont chaque point se situe à égale distance du centre. Van Gogh illustre parfaitement le premier rythme ; Titien, Cezanne ou Picasso le second. Malgré sa mort prématurée, Modigliani ne participe vraiment ni de l'un ni de l'autre. Après un départ assez spectaculaire, il semble s'être sclérosé dans une sorte de catharsis et auto - séduction qui sclérose la personnalité. Certes il a connu, mais vécu différemment, cette même tentation propre aux seuls créateurs : faire de soi l'objet d'une spécialisation monstrueuse, d'une mobilisation totale des énergies en vue d'une seule fin: créer. Cette malédiction qui coïncide avec une des pires tentations du désespoir, il l'a vécue comme le reste, avec ce détachement de dandy, cette élégance et cette légèreté qui font le sacrificateur s'effacer comme une inversion de « l'expérience intérieure,», une confusion permanente de l'objet et du sujet dans une ambiguïté insoluble et dès lors une impuissance de plus en plus dramatique à vivre et à créer.

« C'est un homme ivre qui, de fil en aiguille, prend sa bougie pour lui-même, la souffle et, criant de peur se prend pour la nuit. »

Au-delà des « cariatides » de 1912 et 1913, au delà du portrait de Diego Rivera et de ces sculptures qui promettaient tout autre chose, Modigliani, d'une peinture à l'autre, s'est enfoncé dans une mort acceptée qui est le renoncement d'un créateur.

Les sculptures de 1913 et 1914 renouaient avec la grande tradition pour toucher ce qui fut pour lui le sommet à la fois du souvenir et de la sensation. Sa peinture de plus en plus figée dans l'arabesque décorative décrit peu à peu le passage de la forme vivante à la forme morte, du style à la stylisation, comme si tout ce travail - avec sa virtuosité et cette espèce de tension parfois douloureuse - n'était qu'un masque apposé à la nécessité profonde.