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| Jean Revol | |
Manierisme, style et vérité (2/2) Amadeo Modigliani (Musée du sénat) / Picasso-Matisse (Beaubourg) / Chasseriau (Grand Palais) En fabriquant une fois pour toutes le schéma de cette image de synthèse, Modigliani a emprisonné sa personnalité ; il en a fixé des limites sans plus risquer de les élargir ; il a suspendu ce dialogue, cette confrontation permanente de l'inconscient avec la vie et le réel par quoi doit passer obligatoirement la fonction transcendante du créateur si elle ne veut pas transcender à vide. Ainsi avons-nous vu des consciences fermées à la vie - et nul doute que Mondrian ne le soit infiniment plus que Wolfli - se réfugier dans l'abstraction géométrique comme dans un absolu, un infini qui sont aussi le désert et la mort. Pour Modigliani, la mort a conservé la face humaine. Mais, ces visages aux regards oblitérés, nous les retrouvons chez Aloyse, au - delà de tous les esthétismes, de tous les éclectismes, de tous les scepticismes. Il est vrai que cette liberté n'est plus comptable d'aucun bonheur, d'aucune santé, ni même de survie. Par contre Aloyse éclate de sensualité et d'audace là où Modigliani ne laisse plus filtrer qu'une nostalgie de la chaleur humaine. Un autre prolongement extrême, c'est Matisse dont l'ambition suprême était de supprimer tout sensation de résistance et d'effort. C'est l'arabesque décorative, portée à son point maximum de raffinement désincarné. Devant cette étonnante galerie de portraits - en fait tous image autistique de Modigliani lui-même - comme en face de ces nus désensualisées, nous cherchons à pénétrer, accrocher. Nous glissons sur l'apparence et la surface d'un rêve, d'une souffrance, d'une angoisse qui s'enferment dans l'image au lieu de s'y accomplir. Nous ne saurons jamais-et avons-nous à le savoir ? - quelle image essentielle et redoutée Modigliani voulait effacer par celles-ci; mais ne se trouve-elle pas évoquée - et cette fois avec une force de vérité bouleversante - par son masque mortuaire ? On songe à cet étrange Chassériau revu récemment au Grand Palais qui, mort trop jeune pour s'être accompli totalement, s'est inscrit entre le lyrisme de Delacroix, la sensualité d'Ingres et le style autoritaire de David au seuil de l'art moderne et de tous ces problèmes. Doué d'une intelligence plastique extrêmement subtile et souple, guidé par une sensualité avide de formes, il me semble montrer la voie à Modigliani dans la mesure où, héritier du grand style décoratif, il a tenté d'accéder au lyrisme par la sensualité et à celle-ci par le pouvoir du trait à cerner et contenir la sensation globale. S'il l'a amorcé, Modigliani n'a pas tenu le pari de Chassériau. Il a échappé à tous les bouleversements plastiques qui l'ont entouré ; il s'est réfugié dans un maniérisme par lequel il prolonge d'abord les gothiques italiens, ensuite ce symbolisme français, énervé et fragile, sans force de révélation ni renouvellement. Tel nous apparaît-il face à sa légende : fruit tardif d'une culture épuisée, fleur de hasard survécue à la moisson. Il est toujours surprenant et instructif de voir comment un maniérisme cherche - et parvient parfois - à s'enraciner dans l'histoire. Cela se fait généralement sur un malentendu et par une dialectique inversée de l'objet et du sujet. Encore cette dialectique peut-elle être renversée plusieurs fois. La mélancolie sibylline de Modigliani fait écran à des renoncements et déchirures qui sont aussi celles de son époque ; du moins que cette époque pouvait entretenir et autoriser. Par contre, le vernis - et même l'érotisme - sulpicien de Gustave Moreau ne livre ses secrets qu'à ceux qui, traversé le labyrinthe, savent trouver la cachette. La légende qui précède Modigliani décrit un trajet plus court. Elle supporte mal la réalité de l'œuvre. Doit-on l'assimiler à ces objets mystiques dont la valeur ne se démontre pas ? Le problème valait d'être posé. | |
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