| Jean Revol | 


Sur Matisse (2/5) matisse

Si Matisse aujourd'hui parvient à réunir une telle unanimité, n'est-ce pas aussi que sa peinture semble toujours faire son propre éloge, se donner en spectacle et en exemple ? Elle anticipe clairement sur tant de régression ; elle dote d'une maîtrise stérile un art dont l'esprit est mort. Devant la grande Conversation de 1911, peut-on récuser la présence fantomatique du monochrome sur quoi ont été plaqués deux personnages - aussi sommaires que ceux de Martial Raysse, aussi gratuits que ceux de Jean Le Gac - qui devraient être en relief et un paysage de Corneille qui devrait être en profondeur, En fait, tout cela est déjà soustrait... Les grands nus bleus, les arabesques florales, les dernières compositions de papiers découpés ne sont pas sans évoquer le pire de Joan Miró, son fils spirituel, ses fausses féeries, son fallacieux esprit d'enfance. Dans le célèbre Intérieur aux aubergines (1911), l'arabesque décorative fleurit dans un espace désensibilisé. Elle anticipe aussi bien les spirales d'Alechinsky que les motifs récurrents de Claude Viallat, alignés sans fin et sans raison. C'est la forme réduite au signe et à l'insignifiance, faute de s'intégrer à un espace qu'elle devrait précisément féconder. Matisse a dit qu'il voulait faire de la peinture un bon fauteuil. Les variations savantes, les figures élégantes, les compositions sans nécessité organique l'ont conduit jusqu'à la chapelle de Vence qui incarne toute la décadence de l'art sacré, son vide interne ; enfin jusqu'aux papiers découpés et jusqu'à Miró chez qui nous retrouvons les mêmes contradictions fondamentales : concilier la technique moderne du mobile avec un dessin rigoureusement statique, entraîner la forme dans un mouvement tout en la figeant dans un espace mort. L'un après l'autre, ils incarnent le rôle désastreux de l'arabesque décorative parmi toute cette seconde école de Paris qui, après guerre, a mortellement figé la peinture française à l'abri de critères dérisoires. Pas plus que Miró, il ne s'est intégré à cette grande tradition dont il était obsédé. Ils n'ont jamais pu se concilier la couleur ni la matière, atteindre cet équilibre mystérieux de la forme et de la substance qui est la condition du grand style. La virtuosité supplée à la nécessité vraie; elle raffine, elle épure, elle fait le vide. A l'avant-garde des Bazaine, Lapicque, Singier, etc., ce sont peintures hédonistes, confortables, avec juste ce qu'il faut de rigueur et de modération pour séduire tous ceux que la grandeur - si rarement séductrice - effraie. Matisse et Miró ont appris à quantité de peintres médiocres à ne rien dire avec élégance. On sait jusqu'où s'est abaissé ce besoin d'avoir quelque chose à dire ; besoin qui se substitue à la nécessité aussi bien qu'à ce qu'on dit. Le premier pas à franchir, c'était celui du moyen sans fin ; à partir de quoi tout est permis.

Contrairement à ces artistes plus ou moins maudits - Soutine, Van Gogh, de Staël, mais aussi Monet et Cézanne - qui ont marqué leur temps d'un sceau indélébile, contrairement même à Picasso, toujours en représentation mais toujours au défi, Matisse pratique un art extraordinairement exhibitionniste. Il n'est jusqu'à son dessin qui ne semble vouloir projeter à l'extérieur une forme qu'il est appelé, au contraire, à saisir et intérioriser. Nous n'avons certainement pas oublié cette importante exposition de ses dessins organisée en 1987 à l'Ecole supérieure des Beaux-Arts. L'image de Matisse dessinateur n'eût pas dû en sortir grandie, sinon artificiellement, du fait d'une mise en scène fallacieuse qui consistait à projeter les dessins à des échelles extravagantes sur les mursécran d'une école transformée en coulisses. Aussi bien pouvait-on suivre d'un bout à l'autre de ce labyrinthe - sorte de parcours du combattant culturel - cette ligne mobile aux variations infinies qui ne s'ouvre ni ne se referme sur rien, ne retient de la réalité et de sa force que des leurres et des simulacres séduisants.

On songe à Picasso, bien sûr, qui sut parfois s'affirmer comme un très grand plasticien. On songe surtout à Rodin qui - en dépit des tentations d'un maniérisme complaisant et d'un baroque prétentieux - eut la force de faire éclater sous son trait quasi médiumnique cette culture dont il était l'héritier inconfortable, tout ensemble prisonnier et geôlier. Cette culture et ce trait, Matisse les confond définitivement et les porte à ce point extrême de raffinement, de virtuosité et de régression qui aboutit, d'une part au « Design », d'autre part aux dessins de Tal Coat ou de Serge Plagnol sur lesques nous sentons - pour parodier Baudelaire - le vent de l'aile de la débilité. Les graffiti du métro de New York nous en ont appris davantage, qui ont su forcer les murs sur lesquels ils étaient tracés et envahir les musées dont ils sont ressortis déguisés en Combas, en Di Rosa... Ici, que pouvions- nous apprendre ou attendre ? Ne sommes- nous pas blasés quant à ces foules sevrées de pèlerinages mondains à la ferveur bavarde ? Restaient les couloirs, les coulisses vides d'acteurs mais pleines de Matisse : tout ce feu d'artifice en noir et blanc qui, finalement, coïncide pleinement avec l'esprit d'une oeuvre superficielle et artificielle au point de ne laisser dans la mémoire rien d'autre qu'une trace subtile, un fantôme de présence, une abstraction légère qui ne propose que ce qu'elle ne contient pas.