| Jean Revol |  


Sur Matisse (1/5) matisse

Les montagnes ne font jamais tant de bruit qu'en accouchant de souris. L'exposition Matisse est arrivée à Beaubourg précédée des échos de la grande rétrospective new-yorkaise. Elle ne couvre qu'une partie de l'évolution du peintre, il est vrai celle où se sont faits ses choix décisifs. L'exposition a mobilisé tout le petit monde de la culture. Organisée comme un rituel, elle se visite comme un lieu saint. Les émissions, les articles, les livres, c'est une avalanche. Pas un périodique qui n'ait sorti son numéro spécial. Et dans cette incroyable symphonie de panégyriques, pas une objection, pas une réserve. Cela montre à quel point les professionnels de la culture - et les autres - sont prompts à se conformer voire à s'identifier au seul impératif social qui apparaisse désormais comme le plus sûrement préétabli et qui ne manque jamais de présenter la facture de sa non-identité le succès. matisse
Longtemps Matisse a fait figure de parent pauvre, du moins timide, face à Picasso dont il apparaissait quelque peu comme un reflet affaibli, une image plus rassurante. Longtemps, Picasso a fait peur. Chez lui l'élément parodique prenait plutôt des allures d'agression. Les morceaux de peinture - parfois les symboles - qu'il utilisait étaient défigurés sans pitié, disloqués, tournés en dérision à force d'adjonctions ou constructions sacrilèges. Mais on aurait tort de considérer comme un persiflage du modèle ce qui n'était pour lui que la nécessité de dégrader sa propre figure de créateur. Toute cette peinture d'après peinture, et qui est en fait peinture contre peinture, c'est contre lui-même qu'elle est dirigée. C'est pourquoi elle transmet souvent ce caeactère de répression et de violence collective. Progressivement, Matisse s'est hissé à la droite du Père. Le vieux Faust perclus de rhumatismes, dès longtemps guéri de ses tentations sulfureuses, va-t-il prendre la place de l'inépuisable Méphisto ? Voilà Matisse installé dans le siècle. Tel Titien au xvième. matisse

Il est vrai que son oeuvre - particulièrement son oeuvre graphique - à chacun des stades de son évolution, nous propose avec celle de Picasso un parallèle autrement troublant que celui - limité pratiquement à l'époque cubiste - que l'on peut établir avec Braque. Qui ne connaît le mot terrible de Picasso: "Braque, c'est ma femme" ? En fait, ils ont divorcé très vite. Matisse aura été son ombre - son ombre claire, son ombre portée, stérilisée et stérilisante- jusqu'à la chapelle de Vence et jusqu'aux derniers papiers découpés. En possession tous deux d'une virtuosité graphique quasi monstrueuse - chez l'un à force de patience, chez l'autre à force de violence -, combien de fois ont-ils joué à soumettre le même thème plastique à des variations chromatiques totalement différentes ? Picasso a toujours éprouvé le besoin profond de créer en séries, Quant à Matisse, certaines de ses toiles comptent jusqu'à six états ' sans que l'on puisse parier d'esquisses ou de progression. La virtuosité se substitue à la nécessité profonde. Elle agit chez Picasso comme un mécanisme ironique ou furieux qui multiplie la création. Chez Matisse, elle épure, elle fait le vide. Et ce vide, il faut le remplir avec de l'ornement.

A l'égal encore de Picasso, Matisse est un cas étonnant de pragmatisme pictural. Parti dans le sillage des impressionnistes, son sens aigu de la synthèse décorative l'a éloigné de Cézanne en faveur des Nabis. Ses grandes compositions de 1910 le révèlent en contact étroit avec Derain (La Musique de 1910) et Suzanne Valadon (La Danse) mais encore avec Braque et Bonnard. Le cubisme - qui fut l'une des grandes aventures de l'art moderne et, depuis l'impressionnisme, le seul mouvement collectif qui ait déterminé un accent unanime, un style dont presque tous les vrais peintres de ce temps furent marqués - a glissé sur lui. Sans doute est-ce en face du cubisme que Matisse accuse le mieux ses manques profonds. Le cubisme fondait ses aspirations à des voies nouvelles sur un retour à la concentration. L'élément personnel s'y est dépassé jusqu'à gagner - surtout chez Gleizes et Jacques Villon - le plan mystique et collectif L'oeuvre de Matisse s'annonçait déjà comme une expression individuelle de l'usure et de l'épuisement des moyens traditionnels. Proche d'un Marquet par les rapports de ton et la maigreur de la matière, il l'est plus encore de Dufy par le maniérisme décoratif.

Pierre Schneider s'est attardé sur les commencements de Matisse - cette même période exposée actuellement à Beaubourg - sans oublier bien sûr l'influence de Cézanne qui « lui montre le moyen de se dépétrer de l'impressionnisme et de passer de la nature à la structure ». Certes, toute une série de natures mortes, de portraits de Baigneuses, de paysages semble retracer de 1900 à 1910 l'évolution propre du Maître d'Aix depuis les empâtements de sa manière « couillarde » jusqu'au délire baroque qui, dans les dernières années, vient balayer ses hésitations et ses scrupules néoclassiques. Ces résonances de bleu et d'orangé - héritées de Delacroix plutôt que de Poussin - comme ce trait palpitant qui les interroge et les dirige, Cézanne les utilise dans ses dernières toiles - paysages ou portraits - pour substituer la notion d'intensité à cette notion de beauté décorative qui l'a hanté - Dieu merci en vain - toute sa vie. On ne dira jamais assez que certaines oeuvres ne doivent leur grandeur qu'à l'échec des intentions de leur créateur.

Matisse fait exactement le contraire. C'est en sens inverse que L'Allée de Trivaux (1917) retrace le chemin de Cézanne, surtout celui des aquarelles libérées des alliages complexes de matières glauques et fluides chers à Constable et à Bonington. C'est là que s'accuse le plus - mais se résout le mieux - cette lutte bouleversante avec la forme, ce refus de l'image préétablie qui sont l'aspect pathétique de son insatisfaction créatrice, aspect évoqué par Cézanne lui-même lorsqu'il disait
« le contour me fuit » ou « Frenhofer, c'est moi » *.

Néanmoins, ses aquarelles et ses dessins, en dépit de leur caractère d'esquisse, connaissent un équilibre dans la densité et l'intensité qui dut hanter Matisse. Tout se construit autour des blancs qui ouvrent les formes, cassent les traits ou les prolongent très subtilement en suscitant des transparences. Chez Matisse, le trait est plutôt une ligne qui arrondit la torsion des branches ou des membres, paraît chercher sur les corps des jeun-es femmes cette Perversion intellectuelle qui habite la sensualité de Balthus ou qui exaspère la violence plastique de Picasso.