Depuis toujours l’Art est aux prises avec un malentendu : l’imitation du monde extérieur, performance dont l’Art contemporain détient incontestablement le record allant jusqu’à se confondre avec lui. Le tableau, quant à lui, jamais n’imite le monde, ni même n’en propose une vision : il en achève la réalité, il le présente avec et par nous, il le re-présente. Tel est son projet permanent dans un monde en perpétuelle évolution.
Or, la picturalité imprime notre chair à la chair du monde, elle est re-présentation de la chair, ce qui confère dans le face à face avec le tableau cette émotion toute particulière de proximité et d’humanité dont aucune civilisation ne saurait se passer, quels que soient les assauts du verbe à son encontre.
Constat
Si l’on entend par Art Contemporain l’ensemble exclusif des pratiques esthétiques issues de la rupture duchampienne avec le geste immémorial de l’art qui, privilégiant la pensée de l’objet sur sa réalité propre, en propose une re-présentation, alors nombre d’artistes actuels qui perpétuent ce geste initial ne peuvent se sentir appartenir à l’Art Contemporain. Ils sont dans un registre créatif parallèle et toute critique à leur endroit au nom de l’idéologie de l’Art Contemporain est obsolète. Leurs œuvres invitent à une autre approche critique dont l’absence aujourd’hui scandalise. Mais si l’on nomme Art Contemporain la globalité des pratiques esthétiques actuelles, alors on ne comprend pas la logique institutionnelle et médiatique qui leur interdit la visibilité qu’ils méritent.
Nous souhaitons réhabiliter le geste initial de l’art à travers la pratique de la peinture dans la société contemporaine.
La loi du marché de l’art réclame le retour sur les cimaises du tableau. La peinture revient donc officiellement, mais laquelle ? Une peinture passée au tamis de l’idéologie de la rupture et de l’amnésie généralisée qui exalte dans un « pop art » mou et bien-pensant la figure d’un homme nouveau et improbable, innocent, à l’identité indéfinie, sans passé, sans culture, sans idéal, sans aspiration mystique… qui s’ébat et se débat dans un présent clos, sans cause et sans autre finalité que lui-même. Qu’avons-nous de commun avec cet homme là ?
Malgré la multiplicité des images de l’homme dans l’Art Contemporain, nous ne nous reconnaissons dans aucune d’elles. Quelles qu’elles soient, elles ont en commun la forme de notre absence. Nous souffrons d’un manque de représentation.
Ce manque qui identifie l’art contemporain promu par les institutions officielles a été rendu possible par l’application à tous les genres de l’art, du même acte fondateur décliné à l’infini de Marcel Duchamp, qui fut de soustraire toute identité à l’objet présenté c’est à dire, en fait, de nous en soustraire, le projetant ainsi dans un espace-temps où la reconnaissance est impossible, nous laissant avec lui suspendu dans un présent permanent.
Cultivant l’amnésie, se refusant à identifier le monde, l’Art Contemporain s’interdit à le représenter. La glorification d’un présent sans cause, la vision d’un présent expulsé de l’histoire, d’un présent à vivre pour lui-même, est un artifice conceptuel vide de toute réalité. Le retour officiel de la peinture a le mérite de ramener le débat de l’Art Contemporain sur le terrain du tableau, de rendre ainsi plus sensible et compréhensible ce qui nous oppose à la très officielle « peinture hostile à la peinture ». Le problème étant non pas l’existence de celle-ci, mais le fait qu’en son nom soit orchestré l’effacement d’autres propositions picturales. Issue de l’idéologie de la rupture qu’elle cautionne en réitérant le geste de Marcel Duchamp, cette « peinture hostile à la peinture » retourne à l’envers le projet initial de la représentation propre à la peinture, en utilisant le principe de désidentification (effacement de toute identité) qu’elle applique à sa figuration. Puisque l’Art Contemporain ignore l’homme réel, ne faut-il pas le contourner, lui tourner le dos définitivement ? Son incapacité d’intégration ne signifie-t-elle pas au fond qu’il est devenu trop vieux et mal adapté à une société qui bouge et qui ne le reconnaît plus ?
Notre parti pris artistique
Depuis cinq ans, nous menons une action pour la réhabilitation d’une posture créatrice et la pratique artistique qui en découle : le tableau.
Au-delà de la diversité des styles, la peinture à laquelle nous oeuvrons révèle la réalité et la nécessité d’une attitude commune face au réel extérieur.
Une posture – La re-présentation – Le tableau
Ce que par la peinture nous voulons restituer, c’est la réalité de notre appréhension du monde, la réalité de notre relation à l’objet qui fait le sens de la représentation : l’objet n’existe pas en dehors de la pensée, ce qu’il est, est directement lié à ce que nous sommes, le re-présenter c’est présenter sa réalité pensée (et non sa réalité propre), c’est achever sa forme avec et par nous, c’est le faire être vraiment.
La re-présentation a pour conséquence, donc, de convoquer dans l’acte de création l’intégralité de la vie intérieure de l’artiste : son identité, son histoire, sa culture, son esprit critique, ses intuitions mystiques, ses aspirations…
Réhabiliter la re-présentation signifie réhabiliter une pratique vivante de la pensée, notre présence au monde.
Or qui sommes nous ? Nous sommes essentiellement des êtres spirituels, demeurent en nous les intuitions mystiques, le sentiment de transcendance, le sentiment du divin mais aussi l’application inlassable que nous mettons à son refoulement et tout cela participe de la réalité de notre être. Si la peinture persiste à évacuer la question du divin, elle ne peut plus prétendre à re-présenter le monde, car pour achever la forme du monde, il faut donner corps à notre sentiment de la transcendance. Dès lors qu’elle s’interdit son ultime objet, la peinture, loin de convaincre à l’humanisme, tombe dans le futile, l’anecdotique, dans le non-Art, dont les lois pétrifient la pensée comme naguère celles des Beaux-Arts.
Ce point capital est l’une des insuffisances majeures de l’Art Contemporain, qui d’ailleurs récemment, dans nombre d’expositions et mises en scènes quasi religieuses, tentent de donner le change. Mais il s’agit le plus souvent d’un simulacre de spiritualité bouclé à la hâte, et nul ne s’y trompe.
Or pour re-présenter le monde, il faut un réceptacle : le tableau.
La vocation du tableau n’est pas d’être le pâle reflet du monde, ce n’est pas celle du miroir, bien que cette confusion ait pu être faite, elle est de recevoir l’image incarnée qui parfait le monde.
Le tableau est voué à la re-présentation de l’absolu et, vice versa, la représentation de l’absolu nécessite le tableau.
Expulsé hors du monde, lui faisant face, le tableau est avide de la totalité du monde, or celui-ci change et appelle au renouvellement de la peinture, non à sa fin.
Le tableau : une certaine culture du temps
Par vocation, le tableau restitue une appréhension du temps, particulière, nécessaire et complémentaire. Sa spécificité interroge notre intuition d’éternité, la part immuable de l’être sous l’angle de vue sans cesse renouvelé d’un présent en perpétuelle évolution.
Le tableau dans sa fixité appréhende le temps à travers cette intuition d’éternité bien réelle, mais en conflit avec la réalité éphémère du présent.
Dans l’absolu, la valeur de temps recherchée par le tableau est celle d’éternité. Valeur qui ne s’oppose pas à la mort, puisque la mort est éternité, mais qui s’oppose à la disparition, celle du présent.
Le corps, la chair, la peau du tableau.
Le corps
La matérialité du tableau le démarque définitivement de tous les autres genres de l’image.
Chacun de ses aspects nous révèle son attachement à l’humain.
Une croix perpendiculaire dont l’une des traverses est parallèle à l’horizon re-présente d’emblée l’homme debout embrassant l’espace et le temps.
Elle inspire la forme générale du tableau (un rectangle, un carré, un cercle… ) qui reste, quelle que soit sa taille, à l’échelle humaine.
La chair – La peau
Pour le peintre la matière est spirituelle. Et la peinture proprement dite, la pâte picturale, le liquide pictural, n’est pas pour lui du matériel commode pour imiter le monde, mais bien une chair spirituelle qui lui permet d’être en correspondance avec la chair spirituelle du monde.
Cette chair posée, étendue sur la surface du tableau devient aussi une re-présentation de la peau. Ainsi le tableau vibre et palpite dans le cœur de celui qui sait le regarder.
La performance du tableau est d’avoir réussi dans son projet à marier le mental et le sensible dans un même souffle.
Bref salut à la critique
Notre parti pris requiert une nouvelle approche critique des œuvres.
La crise de la critique d’art vient de la nature de l’Art qui lui est proposée très officiellement.
L’objet d’Art Contemporain requiert les talents du sociologue, du psychologue, de l’ingénieur en communication…. mais pas du critique d’art au sens historique du mot. L’art contemporain a contraint le critique d’art à la rupture avec la culture de l’Art. Il l’a contraint de substituer la chronique à l’histoire. Si « ce que l’on voit est bien ce que l’on voit », alors il s’agit, comme dans une expérience de laboratoire, d’analyser les qualités objectives de ce que l’on voit, ses raisons, et ses effets concrets. En revanche, si l’objet échappe à une lecture objective, alors les critères d’analyse suscités par l’Art Contemporain deviennent caducs et inadaptés.
Les effets et la pertinence d’une œuvre ne sont pas du ressort des sciences humaines, mais sont de l’ordre de sa relation à l’intimité de l’être tout entier, cette part à la fois individuelle et collective qui échappe à la connaissance objective. C’est cette approche critique, ce regard si essentiel, qui manque aujourd’hui.
Pour ces raisons, nous déclarons que la pratique de la peinture par la réalisation de tableau demeure une pratique nécessaire de l’Art :
Que sa mise à l’écart des cimaises officielles est un scandale pour l’esprit.
Qu’elle répond à une attente du public non satisfaite par l’Art Contemporain.
Qu’elle n’est pas en concurrence avec l’Art Contemporain puisqu’elle se situe sur un autre registre,
parallèle et non moins actuel.
Qu’elle exprime une posture philosophique qu’il s’agit de reconsidérer et d’intégrer à la modernité.
Qu’elle suscite un nouvel angle de vue critique.
Février 2005
ANTONI ROS BLASCO --
FRANCK LONGELIN --
MARIE SALLANTIN --
PIERRE-MARIE ZIEGLER