| Jean Revol |  

 


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Eugene Jansson
A propos d'Eugène Jansson
Musée d’Orsay - Paris

Excepté quelques noms rabâchés jusqu’à l’écœurement – Van Gogh, Picasso, Matisse, plus les plats du jour – le grand public semble désormais fermé à tous nouveaux critères ou repères esthétiques. Et ce ne sont pas les démonstrations inconsidérées autour de Gilbert et Georges, de Jean-Pierre Raynaud, voire d’Arman ou Tapiés qui l’aideront à retourner le sens et le goût de la considération. Telles sont les considérations actuelles du marché culturel et de la sensibilité esthétique que l’un peut proposer – voire imposer – à l’autre les manifestations les plus diverses, les plus opposées dans le temps et l’espace, mais surtout dans leur nature et leur valeur intrinsèques. On découvre, on redécouvre, on didactise, on dogmatise. L’accélération et la multiplication des expositions, la publication quasi continue de propos et de pamphlets autour de l’art actuel pourraient supposer un énorme travail de la pensée contemporaine sur elle-même, ses pompes et ses œuvres.

Quelle illusion ! En fait le choix n’est qu’apparent – si le mélange rien moins qu’innocent – parmi cette abondance faussement spectaculaire, du moins ce spectacle de fallacieuse abondance. Le processus de banalisation qui consiste à faire alterner sur le même plan "l’expressionnisme allemand" ou "les lumières du Nord" avec "Gilbert et Georges" ou les installations de l’A.R.C. n’est-il pas le même qui, en publicité, eugene jansson orchestre la présentation d’une voiture avec le "Requiem" de Mozart ; ce qui non content d’être un sacrilège et une stupidité, ne peut manquer d’apparaître comme un signe de mauvais augure. Aussi bien la médiocrité des Augures fait-elle carrière à la mesure de celle dont ceux-ci créditent la demande. D’où la pauvreté confondante et la prolifération des offres. Encore ne doit-on pas oublier, de part et d’autre, que ne pas choisir n’est jamais un choix, toujours un renoncement. Ce n’est pas en confirmant la décadence de l’art comme expression de l’individu qu’on le rétablira dans sa dignité initiale de chant collectif.


Comme les chats, animaux familiers mais non domestiques, les œuvres d’art ont leur vie propre qui ne répond pas davantage à la volonté de qui se croit leur maître – auteur, commanditaire, ou propriétaire – qu’à un stimulus du moment. Toute œuvre de quelque importance se doit de se plier à une forme imposée par une nécessité qui la dépasse autant qu’elle-même dépasse son créateur. L’exposition consacrée par le Musée d’Orsay au peintre suédois Eugène Jansson a précisément le mérite de révéler une œuvre qui, pratiquement inconnue hors son territoire et dans sa forme originale, n’en apparaît pas moins, dans sa forme originelle, mystérieusement accordée aux plus grandes voix – et les plus solitaires – de son temps. On veut toujours faire coïncider la logique et le destin. Eugène Jansson est de ces artistes dont la vie et le destin s’effacent si totalement derrière son œuvre que lorsqu’il décide – avec la théorie de ces nus masculins – de lui confier ses obsessions et impulsions les plus intimes, il apparaît pratiquement dépossédé de son style et de la magie qui anime les "Nocturnes". Mais quel miracle : un Van Gogh, un Carl Hill, un Jansson – qui ne se sont jamais connu et ont vécu dans des sphères si différentes – apparaissent avec le recul comme des épiphénomènes d’une même puissance phénoménale qui en a peut-être suscité bien d’autres restés inconnus. On peut appeler cela le génie ou la légende d’un siècle qui aura été avant tous celui de la vitesse, dans la conception comme dans la réalisation : L’instantané, les flashes, l’invasion des images, la manipulation toujours plus forte d’une opinion toujours plus conformiste, vouée par le poids des média à un niveau de platitude inédit.

Obnubilée par l’énorme digestion de son impressionnisme, la France est restée particulièrement fermée à tout ce qui a pu se faire de grand autour d’elle. Aussi bien a-t-elle pratiquement ignoré les deux grandes voix venues du Nord et le l’Est : la Baltique et Vienne, le symbolisme et l’expressionnisme qui, partout ailleurs, se sont si subtilement et intimement associés pour renouveler les traditions d’Occident. Rien de plus éloigné de l’esprit français que ces deux conceptions apparemment opposées mais qui n’en ont pas moins suscité les quelques très rares présences réelles – ou "réelles présences" – dans l’art occidental depuis que celui-ci reste si terriblement seul sur les ruines qu’il a accumulées.

La génération de 1890, en Scandinavie, a connu l’inquiétude et une sorte de fièvre qui, dans les "Nocturnes" d’Eugène Jansson et dans certaines visions de Carl Hill, s’avère beaucoup plus proche – dans le fonds comme dans la forme – de Van Gogh que d’Edward Münch. Mais le grand calme que Hammershöj parvient à endiguer dans ses beaux intérieurs vides y participe aussi. La Nuit de Jansson n’est pas celle de Münch, hantée par la mort et l’angoisse d’une destruction qui fait de son œuvre moins une vie qu’une survivance toujours à la limite de l’effraction picturale.

Les visions Nocturnes de Jansson, ces extraordinaires et savantes harmonies en bleu, gris, argent et or, ne sont plus des réalités ; ce sont des apparences quasiment impalpables, absolument magiques : une féerie intime et légère comme un ordre musical qui semble effacer la réalité pour en restituer une autre où la matière ne pèse pas, ne résiste pas, où la lumière ni la couleur ne fulgurent ou brûlent. Au contraire, tout contribue à substituer aux dissonances la clef d’un accord. C’est une nuit qui apaise et qui agrandi, qui transfigure la laideur des villes, se concilie la magie du silence et le rêve des hommes. On songe bien sur à Van Gogh, mais tout autant au Greco des vues de Tolède qui lorsqu’avec ses fonds arbitrairement éclairés par rapport aux visages et aux formes, il rétablit une unité qui ne saurait être celle d’un paysage ou d’un état d’âme, seulement d’un tableau.

JEAN REVOL
Août 1999



Légendes
Stora Nygatan, 1898
Huile, 128,5 x 88,5 cm
Photo Nelander Collection particulière et RM.N., Paris 1999

Hornsgatan, 1902
Huile, 130 x 160 cm
Photo Thielska Galleriet Stockholm, Thielska Galleriet et R.M.N., Paris 1999

Nocturne, 1901
Huile, 149 x 201 cm
Photo Thielska Galleriet Stockholm, Thielska Galleriet et R.M.N., Paris 1999




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