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| Jean Revol | 


ART DE DÉBILES, DÉBILES DE L'ART ?
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«Ce n'est, pas par hasard que les êtres les plus apparemment démunis semblent souvent rejoindre ceux qui passent. pour les plus doués. C'est le même cheminement obscur qui retrace pour chacun d'eux le lent chemin des traditions humaines. Nous trouvons la roue solaire dans les civilisations à qui la roue utilitaire n'était pas connue. Avant même l'expérience objective. il y a l'expérience intérieure. II en va de même des maisons, des bons-hommes qui fleurissent dans les C.A.T.(1) Artistes et handicapés se rejoignent profondément dans l'esprit d'enfance : ils ont d'abord besoin d'images premières».
Jean Revol

Art en puissance, art en impuissance
Art en puissance, art en impuissance, voilà bien les termes qui s'imposent lorsque nous quittons les C.A.T.(1) et cette intense fièvre créatrice qui a présidé à une telle prolifération d'images pour retrouver le siècle, ses pompes et ce qu'il faut bien appeler ses oeuvres. Combien de fois avons-nous pu noter cet effet de miroir défectueux-voire : truqué-qui fait que l'art ne restitue plus à la société que ses lacunes et comme la forme vide qui devrait contenir un visage. C'est si vrai qu'aux pompes stériles de l'art officiel, personne n'oppose plus guère qu'un esprit d'officialité stérile, moins les pompes.

Contemplons de part et d'autre d'un immense mur de verre - paroi transparente qui n'est pas un miroir - ces formes et ces images apparemment si proches et si foncièrement différentes que nous pressentons, non sans angoisse, quelle injection infime de transcendance sépare la bêtise de l'intelligence, le faux du vrai, le raffinement de la grossièreté, le génie du médiocre. Entre réel et imaginaire, au cœur de cette zone intermédiaire où l'être et l’œuvre ne sont encore qu'en devenir réciproque, la zone contaminée par la dégradation des valeurs culturelles se distingue avant tout à la façon d'une empreinte rehaussée de noir pour être soulignée. C'est le calcul obligatoirement faux de la partie immergée de l'iceberg, le secret vide et les artifices employés pour dissimuler ce qui n'existe pas. C'est l'art ramené au niveau d'un analphabétisme pompeux, d'une culture dégénérée au point de se nourrir de ses propres déchets : le rien à l’œuvre et sa mainmise sur l'art où il veut rendre sa nullité présente. En face, l'art n'est encore présent que comme origine, appartenance originelle à cette exigence extrême de l’œuvre dans une disponibilité totale. Au génie offert et livré à tous par privilège culturel s'opposent la richesse et l'effort de cette exigence révélée en tous sans recours à la culture.



Eugène Ionesco
Lithographie originale, 1984, 30 x 20 cm

Nous sommes au point d'intersection de deux graphiques, deux tracés dont la rencontre est d'autant plus complexe et troublante qu'ils ne se recoupent qu'après avoir inversé chacun sa ligne de tête et sa ligne de cœur (ou de vie, n'est-ce pas la même chose ?). Disons qu'alors l'un sonne doublement plein, l'autre doublement creux. Nous éprouvons d'une part la pression énorme - mais jamais menaçante -d'un moi enfoui dans les oubliettes de l'inconscient collectif et qui trouve enfin la voie de son jaillissement. D'autre part, à l'opposé du jaillissement, un épanche- ment sans retenue ni tension, le droit à l'expansion et à l'excrétion concrète ou abstraite d'un César ou d'un Manzoni, la retombée collective de toutes les volontés individuelles. Fort d'une liberté fallacieuse, chacun de nos petits maîtres s'exténue chaque jour à s'inventer un nouveau style. C'est le paradoxe du comédien à son point culminant de routine et d'insensibilité acquise ou naturelle. Mongoliens ou débiles n'ont nul souci de style à affirmer, d'originalité à imposer, de personnalité à préserver, de gloire à conquérir. Chacun évolue parmi le groupe, au rythme de ce groupe, y participe d'autant plus intimement qu'il fait jaillir sa propre personnalité d'un style étonnamment collectif. Ainsi s'exprime une fois de plus - et avec quelle authenticité - l'irréductible tendance de l'âme humaine à l'unité.

L'artiste a-t-il à ce point régressé en tant que symbole et en tant qu'individu qu'il en soit réduit à mimer et minimiser la régression générale ?
L'énergie créatrice se trouve-t-elle dans une situation si tragiquement fausse qu'elle ne cesse de se décharger sur elle-même et que nous devions chercher chez les êtres les plus apparemment démunis intellectuellement la somme collective de résistances individuelles susceptible de faire échec à la corruption générale d'une culture où l'individu s'abolit ? C'est pourquoi nous voyons s'amorcer des rencontres incessantes dont aucune n'est gratuite et qui nous ramènent toujours à ce même point mystérieux où le faux prétend justifier le vrai, où le vrai ne se vérifie, mystérieusement, qu'en dénonçant le faux.

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