Art en puissance, art en impuissance
Art en puissance, art en impuissance, voilà
bien les termes qui s'imposent lorsque nous
quittons les C.A.T.(1) et cette intense fièvre
créatrice qui a présidé à une telle
prolifération d'images pour retrouver le siècle, ses
pompes et ce qu'il faut bien appeler ses
oeuvres. Combien de fois avons-nous pu noter
cet effet de miroir défectueux-voire :
truqué-qui fait que l'art ne restitue plus à la société
que ses lacunes et comme la forme vide qui
devrait contenir un visage. C'est si vrai qu'aux
pompes stériles de l'art officiel, personne
n'oppose plus guère qu'un esprit d'officialité
stérile, moins les pompes.
Contemplons de part et d'autre d'un
immense mur de verre - paroi transparente
qui n'est pas un miroir - ces formes et ces
images apparemment si proches et si
foncièrement différentes que nous pressentons,
non sans angoisse, quelle injection infime de
transcendance sépare la bêtise de
l'intelligence, le faux du vrai, le raffinement de la
grossièreté, le génie du médiocre. Entre réel
et imaginaire, au cœur de cette zone
intermédiaire où l'être et l’œuvre ne sont encore
qu'en devenir réciproque, la zone contaminée
par la dégradation des valeurs culturelles se
distingue avant tout à la façon d'une
empreinte rehaussée de noir pour être
soulignée. C'est le calcul obligatoirement faux de
la partie immergée de l'iceberg, le secret vide
et les artifices employés pour dissimuler ce
qui n'existe pas. C'est l'art ramené au niveau
d'un analphabétisme pompeux, d'une culture
dégénérée au point de se nourrir de ses
propres déchets : le rien à l’œuvre et sa
mainmise sur l'art où il veut rendre sa nullité
présente. En face, l'art n'est encore présent que
comme origine, appartenance originelle à
cette exigence extrême de l’œuvre dans une
disponibilité totale. Au génie offert et livré à
tous par privilège culturel s'opposent la
richesse et l'effort de cette exigence révélée
en tous sans recours à la culture.
Eugène Ionesco
Lithographie originale, 1984, 30 x 20 cm
Nous sommes au point d'intersection de
deux graphiques, deux tracés dont la
rencontre est d'autant plus complexe et troublante
qu'ils ne se recoupent qu'après avoir inversé
chacun sa ligne de tête et sa ligne de cœur
(ou de vie, n'est-ce pas la même chose ?).
Disons qu'alors l'un sonne doublement plein,
l'autre doublement creux. Nous éprouvons
d'une part la pression énorme - mais jamais
menaçante -d'un moi enfoui dans les
oubliettes de l'inconscient collectif et qui trouve
enfin la voie de son jaillissement. D'autre
part, à l'opposé du jaillissement, un épanche-
ment sans retenue ni tension, le droit à
l'expansion et à l'excrétion concrète ou abstraite
d'un César ou d'un Manzoni, la retombée
collective de toutes les volontés individuelles.
Fort d'une liberté fallacieuse, chacun de nos
petits maîtres s'exténue chaque jour à
s'inventer un nouveau style. C'est le paradoxe du
comédien à son point culminant de routine
et d'insensibilité acquise ou naturelle.
Mongoliens ou débiles n'ont nul souci de style à
affirmer, d'originalité à imposer, de
personnalité à préserver, de gloire à conquérir.
Chacun évolue parmi le groupe, au rythme de ce
groupe, y participe d'autant plus intimement
qu'il fait jaillir sa propre personnalité d'un
style étonnamment collectif. Ainsi s'exprime
une fois de plus - et avec quelle authenticité
- l'irréductible tendance de l'âme humaine à
l'unité.
L'artiste a-t-il à ce point régressé en tant que
symbole et en tant qu'individu qu'il en soit
réduit à mimer et minimiser la régression
générale ?
L'énergie créatrice se trouve-t-elle dans une
situation si tragiquement fausse qu'elle ne
cesse de se décharger sur elle-même et que
nous devions chercher chez les êtres les plus
apparemment démunis intellectuellement la
somme collective de résistances
individuelles susceptible de faire échec à la corruption
générale d'une culture où l'individu s'abolit ?
C'est pourquoi nous voyons s'amorcer des
rencontres incessantes dont aucune n'est
gratuite et qui nous ramènent toujours à ce
même point mystérieux où le faux prétend
justifier le vrai, où le vrai ne se vérifie,
mystérieusement, qu'en dénonçant le faux.