Qui pourrait l'empêcher de poursuivre à
l'infini son immense toile d'araignée pour y
piéger la lumière, ce réseau d'architectures, de
formes mathématiques ? Sa musique se
développe sur un graphisme obsédant qui
change de rythmes sans changer de figures
ou vice-versa. II bat la mesure de l'espace et
c'est cette mesure qui se structure à l'infini,
précédant la musique elle-même. Jean-Luc
ne dépasse-t-il pas Klee précisément parce
qu'il vient de bien plus loin en arrière et que
ce. passé est exactement son avenir ? Son
travail n'est pas une création mais une
mémoire. Peut-on dire qu'il maîtrise sa
partition de bout en bout dans le temps et dans
l'espace ? N'est-ce pas plutôt le contraire
puisqu'en fait c'est celle-ci qui rythme sa
marche et sa respiration ? II la suit pas à pas et
en même temps il la précède. C'est tout le
contraire d'un automatisme : une
préexistence. II n'est que de voir tel morceau d'une
composition inachevée, détaché comme un
îlot d'un continent en formation, totalement
clos sur lui-même et achevé dans sa
complexité et sa perfection absolues.
Ce jeu complexe entre le moi perdu, le moi
nié, disséminé parmi les épaisseurs les plus
séshérités de la masse culturelle et mythique, cet homme dont l'art est censé nous
restituer l'image, nous devons très vite le
reconnaître comme infiniment sérieux et même
tragique ; avant tout parce qu'il ne s'agit pas -
comme avec l'art des enfants - d'innocentes
analogies de formes, mais de bien étranges
rapports de fonds. Qu'il s'agisse de Klee et
de Jean-Luc P., de Clifford Still et d'Edouard,
de Miro et de Frankie, de Bissière et Andréa,
de Bram Van Velde et de Marie-Line, de
Hundert-Wasser et Gérard - la liste est
infinie - il s'agit toujours de rencontres sans
échange, de questions - et ce ne sont plus
les artistes qui les posent-sans réponse, de
sommations sans réplique. S'il est vrai que
cet homme idéal s'est fait de ses oeuvres, il
est également vrai que celles-ci ne se sont
faites qu'en le défaisant au point qu'il ne
reste pratiquement, des unes et de l'autre,
que des grimaces et cette affligeante
caricature : l'artiste, résidu de la société et ultime
symbole de cette idolâtrie de l'art qui
consacre la mort d'une culture.
Par contre, comment parler d'échec là où il
n'y a aucune volonté de réussite, aucune
intention d'art, aucune attitude passionnelle
ou projection volontaire du moi ? Nous
sommes face à la puissance contemplative à
l'état pur, forme première de l'archétype
encore amorphe, non signature mais signe.
Jean REVOL
(1) C.A.T. : centre d'aide par le travail
(2) Ce terme de personimages englobe et définit à la fois
l'objet et le sujet de cette démarche, l'acte en même temps
que l'acteur. II rétablit sans le mesurer le temps et le champ
retrouvés de ces enfants perdus de l'art, de la civilisation,
de la culture; eux-mêmes sont cette longue vue - ou ce
microscope - sont ensemble l'instrument et ce qu'il révèle.
Sans doute est-ce la plus émouvante et la plus riche de
nos découvertes : A l'image des plus grands artistes, ils
créditent le spectateur du meilleur de lui-même, de cela
qui existe dans l'œuvre - la fait exister - dans la mesure
où elle retourne d'elle-même à la société, lorsqu'elle rend
avec sa forme cela même que la forme lui a donné.
J. R.
FIN
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