F F F F F F F F F F F F F F F F F

| Jean Revol | 


ART DE DÉBILES, DÉBILES DE L'ART ?
3 / 4

Parmi nos créateurs en exil, nous avons trouvé beaucoup plus de Bram Van Velde, Debré ou Tapiès, que sur la scène culturelle à cette différence prés-mais elle est de taille - qu'avec eux nous ne sommes jamais - comme ils ne sont jamais - dupes des apparences. A force de jouer les porte-parole de l'absolu, les artistes en sont venus à se prendre pour l'absolu en personne. Or nous savons bien que l'absolu théorique de tout art ne peut être que son propre concept et sa propre négation. Si tant d'artistes se sont complus à l'errance et dans l'erreur, cet égaré dans l'art qu'est le Personimage ne se perd jamais en détours inutiles. II va au plus pressé qui est l'essentiel, parce que pour lui l'apparence n'existe pas. Étant donné la balance spécifique de ses manques et de ses ressources, la nature de son imaginaire infiniment plus complexe qu'il n'y parait, l'image se transmet dans son abstraction même. Est-ce parce que son intelligence ne dispose pas d'un pouvoir d'abstraction lui permettant d'user de la métaphore comme d'une figure de rhétorique que, précisément, tout lui est métaphore ? En fait, n'est-ce pas précisément la complexité de son imaginaire - que l'on retrouve particulièrement définie dans le graphisme des mongoliens-qui lui tient lieu de pouvoir d'abstraction ? Ainsi affiche-t-il à l'égard de l'image une étonnante liberté, doublée d'une conscience très scrupuleuse en ce qui concerne sa véracité. Nous avons souvent constaté que, même -et surtout - s'il ne sait pas écrire, il fait coïncider très spontanément le sens et le poids d'un mot avec une forme et une couleur; il en fait une substance, et même une substance mère, si nous nous en rapportons à cette maison -premier dessin d'une mongolienne de 18 ans - qui, forme et couleur réunies sous un épiderme velouté d'une densité étonnante apparaît comme le principe même de toutes les rêveries, de toutes les nostalgies, de tous les enfants et de tous les poètes à propos de la maison.

Les trésors de l'inconscient ont ceci de commun avec ceux de la culture qu'ils se métamorphosent selon la clé qui les ouvre.
Qui pourrait espérer trouver dans nos ateliers un Rembrandt, un Rubens, un Vinci ? A priori une telle idée n'est-elle pas choquante d'un art achevé, complet - le grand style et tout ce qu'il représente d'équilibre complexe - surgi d'un tel inachèvement d'êtres ? Certes, combien d'artistes pourrions-nous citer dont le moi quotidien n'était guère au niveau du moi inspiré ? En fait le créateur ne s'efforce-t-il pas - tout comme le débile dés que celui-ci essaie de franchir et dépasser son handicap – de faire coïncider deux morphologies différentes et jumelles l'une extérieure et sensuelle, l'autre intérieure et morale ? De l'une à l'autre, ce sont de continuels échanges d'images qui se rejoignent, se séparent, se transforment et se fécondent. Plus profonde est la débilité, plus ces échanges sont difficiles, comme si les deux profils d'un même visage se refusaient et se fuyaient, l'un considérant l'autre comme sa propre caricature. Le choc sera d'autant plus fort de la réconciliation, plus fortement et pleinement ressentis ces moments d'équilibre qui se traduisent toujours par une de ces communions dont la plus parfaite, la plus intériorisée est l'autoportrait tel que nous l'avons vu fleurir chez Yves T., le sourd-muet, au sortir de son monde de chiffres mécanique et stylisé ; tel aussi qu'il s'est instauré - installé presque à demeure-chez Nicole que la peinture a rendue à elle-même, et presque heureuse.


Clyffort Still : Sans titre, 1954 Edouard : Sans titre, 80 x 100 cm
Par contre, le monde étonnamment abstrait de Jean-Luc P., qui présente au monde extérieur la protection d'une texture aussi serrée qu'une cotte de mailles, apparaît totalement orbe et clos au visage humain. Jean Luc - mongolien de 35 ans-représente particulièrement bien ce style que nous avons évoqué à plusieurs reprises, de façon toujours indirecte tant il se dérobe à toutes prises superficielles sous le masque d'une facilité apparente, d'une déconcertante et complexe ingénuité. Ce style, c'est proprement ce fond pratiquement impersonnel sur lequel Nicole-et Jean-Luc n'a-t-il pas fait de même, sans toutefois nous convaincre tout à fait - a imposé et apposé son visage. Plutôt qu'aux accents et aux faits les plus hauts du génie de l'homme, il fait référence à ce génie collectif -oublié avec la disparition des arts populaires-qui, silencieusement, oeuvre en chacun vers un but lointain. Du grand style, il semble que nous ayons dissocié irréductible- ment, d'une part l'armature, le squelette - Joseph W., Marie-Line, Frankie - d'autre part l'étoffe, la peau - Nicole, Andréa ou Jean-Paul -sans que jamais l'écorché puisse se draper à l'aise dans son manteau de chair ni que la chair puisse se tendre comme un tambour sur un châssis à son exacte mesure afin de donner sa pleine résonance.

S'il est vrai que le style, c'est l'homme, gardons-nous bien d'en conclure que tout homme soit un style.
Au-delà de l'individu, le style n'est-il pas cet élément impersonnel qui résoud l'ambivalence effective de l'œuvre, supplée aux manques, conjure les insatisfactions ; l'art ne saurait se contenter d'un monde imaginaire; il doit s'assurer d'une réalité destinée à replacer la réalité. Le style libère l'art de l'artiste dans la mesure même où l'artiste s'est libéré dans l'art, dans la mesure où il projette dans l'œuvre des obsessions contre lesquelles celle-ci l'immunise. C'est le contraire de l'analyse freudienne qui guérit de la vérité par le symbole. Le style, c'est la vérité même du symbole pour autant qu'y sont incarnés ces désirs et ces volontés dont la projection se substitue à la satisfaction impossible. Ainsi l'énergie instructive, détachée de son objet, tend-elle à recouper le plus exactement possible sa propre projection sur le moi. Les styles et les hommes se réinventent réciproquement. Aussi bien est-ce un spectacle particulièrement émouvant que celui, dans nos ateliers, de ces hommes et de ces femmes en état de réinvention totale et de projection permanent parce qu'ils n'ont pas d'autre visage que leur style et que leur style n'a pas encore de visage. Mais comment, à ces oubliés, ces exilés de la culture, ouvrir cette dimension que la culture seule nous permet d'acquérir dans la double distance du temps et de l'espace intérieurs ? II faudrait attendre que leur revienne enfin cette masse d'énergie -accumulation de travail et masse de travaux accumulés - qui leur permettrait peut- être de rattraper cette culture-ou ce fantôme de culture - qu'ils n'ont pas reçue en héritage. Le paradoxe, c'est que la plupart de ceux qui ont reçu cet héritage sont parvenus à un point de saturation et d'aboulie qui leur interdit non seulement toute acquisition nouvelle, mais encore le bon et libre usage de leur patrimoine. Si l'on étudie cette marche incohérente et sans cesse enrayée - mais d'une redoutable logique - de la culture collective, il faut bien admettre d'une part qu'elle rejette, autant que l'art, toute notion de progrès ; d'autre part que le taux de productivité intellectuelle dépend moins des facultés héritées que de la masse d'énergie transmise. Et puis, n'oublions pas ce que Nietzsche a si bien souligné : la grandeur d'un événement dépend essentiellement de deux choses : la grandeur de ceux qui le font ; la grandeur de ceux qui y sont associés.

Kara Art Home