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| Jean Revol |
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ART DE DÉBILES, DÉBILES DE L'ART ?
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Parmi nos créateurs en exil, nous avons
trouvé beaucoup plus de Bram Van Velde,
Debré ou Tapiès, que sur la scène culturelle
à cette différence prés-mais elle est de taille
- qu'avec eux nous ne sommes jamais -
comme ils ne sont jamais - dupes des
apparences. A force de jouer les porte-parole de
l'absolu, les artistes en sont venus à se
prendre pour l'absolu en personne. Or nous
savons bien que l'absolu théorique de tout
art ne peut être que son propre concept et sa
propre négation. Si tant d'artistes se sont
complus à l'errance et dans l'erreur, cet égaré
dans l'art qu'est le Personimage ne se perd
jamais en détours inutiles. II va au plus pressé
qui est l'essentiel, parce que pour lui
l'apparence n'existe pas. Étant donné la balance
spécifique de ses manques et de ses
ressources, la nature de son imaginaire infiniment
plus complexe qu'il n'y parait, l'image se
transmet dans son abstraction même.
Est-ce parce que son intelligence ne dispose pas
d'un pouvoir d'abstraction lui permettant
d'user de la métaphore comme d'une figure
de rhétorique que, précisément, tout lui est
métaphore ? En fait, n'est-ce pas
précisément la complexité de son imaginaire - que
l'on retrouve particulièrement définie dans le
graphisme des mongoliens-qui lui tient lieu
de pouvoir d'abstraction ? Ainsi affiche-t-il à
l'égard de l'image une étonnante liberté,
doublée d'une conscience très scrupuleuse en
ce qui concerne sa véracité. Nous avons
souvent constaté que, même -et surtout - s'il ne
sait pas écrire, il fait coïncider très
spontanément le sens et le poids d'un mot avec une
forme et une couleur; il en fait une
substance, et même une substance mère, si nous
nous en rapportons à cette maison -premier
dessin d'une mongolienne de 18 ans - qui,
forme et couleur réunies sous un épiderme
velouté d'une densité étonnante apparaît
comme le principe même de toutes les
rêveries, de toutes les nostalgies, de tous les
enfants et de tous les poètes à propos de la
maison.
Les trésors de l'inconscient ont ceci de
commun avec ceux de la culture qu'ils se
métamorphosent selon la clé qui les ouvre.
Qui pourrait espérer trouver dans nos ateliers
un Rembrandt, un Rubens, un Vinci ? A priori
une telle idée n'est-elle pas choquante d'un
art achevé, complet - le grand style et tout ce
qu'il représente d'équilibre complexe - surgi
d'un tel inachèvement d'êtres ? Certes,
combien d'artistes pourrions-nous citer dont le
moi quotidien n'était guère au niveau du moi
inspiré ? En fait le créateur ne s'efforce-t-il
pas - tout comme le débile dés que celui-ci
essaie de franchir et dépasser son handicap –
de faire coïncider deux morphologies différentes et jumelles
l'une extérieure et
sensuelle, l'autre intérieure et morale ? De l'une
à l'autre, ce sont de continuels échanges
d'images qui se rejoignent, se séparent, se
transforment et se fécondent. Plus profonde
est la débilité, plus ces échanges sont
difficiles, comme si les deux profils d'un même
visage se refusaient et se fuyaient, l'un
considérant l'autre comme sa propre caricature.
Le choc sera d'autant plus fort de la
réconciliation, plus fortement et pleinement
ressentis ces moments d'équilibre qui se
traduisent toujours par une de ces communions
dont la plus parfaite, la plus intériorisée est
l'autoportrait tel que nous l'avons vu fleurir
chez Yves T., le sourd-muet, au sortir de son
monde de chiffres mécanique et stylisé ; tel
aussi qu'il s'est instauré - installé
presque à
demeure-chez Nicole que la peinture a
rendue à elle-même, et presque heureuse.
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Clyffort Still : Sans titre, 1954 |
Edouard : Sans titre, 80 x 100 cm |
Par contre, le monde étonnamment abstrait
de Jean-Luc P., qui présente au monde
extérieur la protection d'une texture aussi serrée
qu'une cotte de mailles, apparaît totalement
orbe et clos au visage humain. Jean Luc -
mongolien de 35 ans-représente
particulièrement bien ce style que nous avons évoqué
à plusieurs reprises, de façon toujours
indirecte tant il se dérobe à toutes prises
superficielles sous le masque d'une facilité
apparente, d'une déconcertante et complexe
ingénuité. Ce style, c'est proprement ce fond
pratiquement impersonnel sur lequel Nicole-et
Jean-Luc n'a-t-il pas fait de même, sans
toutefois nous convaincre tout à fait - a imposé
et apposé son visage. Plutôt qu'aux accents
et aux faits les plus hauts du génie de
l'homme, il fait référence à ce génie collectif
-oublié avec la disparition des arts
populaires-qui, silencieusement, oeuvre en chacun
vers un but lointain. Du grand style, il
semble que nous ayons dissocié irréductible-
ment, d'une part l'armature, le squelette -
Joseph W., Marie-Line, Frankie - d'autre part
l'étoffe, la peau - Nicole, Andréa ou Jean-Paul
-sans que jamais l'écorché puisse se draper
à l'aise dans son manteau de chair ni que la
chair puisse se tendre comme un tambour
sur un châssis à son exacte mesure afin de
donner sa pleine résonance.
S'il est vrai que le style, c'est l'homme,
gardons-nous bien d'en conclure que tout
homme soit un style.
Au-delà de l'individu, le style n'est-il pas cet
élément impersonnel qui résoud
l'ambivalence effective de l'œuvre, supplée aux
manques, conjure les insatisfactions ; l'art ne
saurait se contenter d'un monde imaginaire;
il doit s'assurer d'une réalité destinée à
replacer la réalité. Le style libère l'art de l'artiste
dans la mesure même où l'artiste s'est libéré
dans l'art, dans la mesure où il projette dans
l'œuvre des obsessions contre lesquelles
celle-ci l'immunise. C'est le contraire de
l'analyse freudienne qui guérit de la vérité par
le symbole. Le style, c'est la vérité même du
symbole pour autant qu'y sont incarnés ces
désirs et ces volontés dont la projection se
substitue à la satisfaction impossible. Ainsi
l'énergie instructive, détachée de son objet,
tend-elle à recouper le plus exactement
possible sa propre projection sur le moi. Les
styles et les hommes se réinventent
réciproquement. Aussi bien est-ce un spectacle
particulièrement émouvant que celui, dans nos
ateliers, de ces hommes et de ces femmes
en état de réinvention totale et de projection
permanent parce qu'ils n'ont pas d'autre
visage que leur style et que leur style n'a pas
encore de visage. Mais comment, à ces
oubliés, ces exilés de la culture, ouvrir cette
dimension que la culture seule nous permet
d'acquérir dans la double distance du temps
et de l'espace intérieurs ? II faudrait attendre
que leur revienne enfin cette masse
d'énergie -accumulation de travail et masse de
travaux accumulés - qui leur permettrait peut-
être de rattraper cette culture-ou ce fantôme
de culture - qu'ils n'ont pas reçue en héritage.
Le paradoxe, c'est que la plupart de ceux qui
ont reçu cet héritage sont parvenus à un point
de saturation et d'aboulie qui leur interdit non
seulement toute acquisition nouvelle, mais
encore le bon et libre usage de leur
patrimoine. Si l'on étudie cette marche
incohérente et sans cesse enrayée - mais d'une
redoutable logique - de la culture collective,
il faut bien admettre d'une part qu'elle rejette,
autant que l'art, toute notion de progrès ;
d'autre part que le taux de productivité
intellectuelle dépend moins des facultés héritées
que de la masse d'énergie transmise. Et puis,
n'oublions pas ce que Nietzsche a si bien
souligné : la grandeur d'un événement
dépend essentiellement de deux choses : la
grandeur de ceux qui le font ; la grandeur de
ceux qui y sont associés.
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