Sommes-nous
encore primitivistes ? Un entretien avec
Gérard Barrière par Françoise Monnin L’ouverture récente du musée du quai
Branly consacre l’influence des œuvres d’art
extra-européennes sur les artistes du XXe siècle. S’agit-il
d’un nouveau Louvre ? Nous avons posé la question à
l’écrivain Gérard Barrière, spécialiste de
ces cultures. Un artiste peut-il encore être primitiviste
aujourd’hui, ou ce phénomène est-il lié uniquement
à l’aube du XXe siècle ? Il est évident que le mot possède encore une
résonance aujourd’hui. Mais elle n’est pas du tout du
même ordre qu’il y a cent ans. Au début du XXe
siècle, un certain nombre d’artistes, Gauguin en premier, puis
Derain, Picasso, etc., ont vraiment découvert à travers des
œuvres « autres » un système de formes nouveau, un
vocabulaire, qui les a littéralement cloué au sol. À ce
moment-là, ont-ils pensé, il y avait du grain à moudre.
Ils ne se préoccupaient absolument pas du sens que pouvaient avoir de
telles œuvres, sens d’ailleurs quasiment ignoré à
l’époque. Seul Picasso, peut-être, le pressentait. Il a
raconté (dans La Tête
d’obsidienne d’André Malraux) qu’en allant au
Musée de l’Homme, il avait été saisi d’une
sorte de terreur sacrée. Il avait alors ressenti ce que Rudolf Otto,
grand philosophe allemand qui a écrit le livre de
référence sur le sacré, appelle « le fascinant et le
tremendum » ; le fascinant étant ce qui attire
irrésistiblement et le tremendum ce qui repousse pareillement.
Lorsqu’on est devant une œuvre puissante, on éprouve ce
sentiment. Quand on entre pour la première fois dans la
cathédrale de Chartres, par exemple, au moment où les grandes
orgues sont entrain de résonner. On ne sait plus si on a envie de
rentrer ou de sortir. On est cloué sur place. Ça, Picasso
l’a senti. Sans doute parce qu’il avait entre autres des racines
catalanes. En Catalogne, le « socle » chamaniste existait encore.
Picasso se prenait pour un chaman. Je me souviens du jour où il a
engueulé son marchand, Kahnweiler, qui avait appelé mon
père, vétérinaire, parce que son chien était
malade. « Je te l’aurai soigné moi ton chien », a-t-il
dit. Après Picasso sont venus
d’autres primitivistes, Giacometti par exemple. Puis, un certain nombre
d’imposteurs. Josef Beuys en particulier, avec ses histoires de
chamanisme à la mords-moi le nœud. Il prétendait
s’être fait soigner par des chamanes, je ne sais où en
Tartarie, après un accident d’avion, à une époque
où cela faisait sept siècles qu’il n’y avait plus un
chamane dans le coin… Tout était inventé. Mais Beuys avait
le nez creux. Il avait senti l’air du temps. Cela ne l’a pas
empêché de faire quelques beaux dessins. Le primitivisme est-il devenu une simple
mode, à la fin du XXe siècle ? Beaucoup d’artistes se sont
dit primitivistes, ont travaillé sur la corde chamaniste d’une
façon extérieure. Ce phénomène est heureusement,
actuellement, devenu moins superficiel. Il s’agit moins désormais
d’influence que de confluence. Quasiment tous les artistes actuels ont
vu, dans des revues, dans des musées, le musée imaginaire cher
à mon cher Malraux. Tous ont été interpellés. L’ouverture du musée du quai
Branly ne va-t-elle pas relancer cette mode ? « Musée du quai
Branly », c’est ridicule. Pourquoi pas « musée de
l’Homme », comme avant ? ça n’était pas si mal.
Le magazine Télérama a
récemment parlé du « musée de l’Autre »,
je trouve ça très bien. On aurait même pu l’appeler
le « musée du tout Autre ». Rudolf Otto, encore lui,
définissait le sacré comme le « tout autre ». Les
trois quarts des œuvres exposées quai Branly ont affaire au
sacré et donc au tout autre. Le rapport des arts contemporains
occidentaux aux autres arts de la planète est effectivement un rapport
du même à l’autre. Pour le reste, les querelles byzantines
entre les appellations « arts premiers », « arts primitifs
», « art tribal »…. Autant discuter du sexe des anges
ou du nombre d’anges qui peuvent tenir sur une tête
d’épingle. Le musée du Quai Branly, finalement,
j’aurais bien envie de l’appeler le musée du Grand Branleur,
plutôt que le Vous dites que les artistes intéressants
d’aujourd’hui ne sont plus sous l’influence de telles
œuvres extra-occidentales, mais qu’ils sont en confluence avec
elles. Cela signifie quoi ? Premièrement, que
l’écologie est une préoccupation pour ces artistes : ils
ont conscience du fait que nous sommes entrains de bousiller Peut-on dire que l’art possédait un fondement
universel avant la Renaissance de l’Occident ? Que cet Occident, cinq
siècles durant (XVe - XXe siècle), s’est éloigné
de la logique fondamentale de la création ? Qu’il y revienne
à présent ? Dans une certaine mesure, oui. Il
ne faut pas oublier que les derniers chamans européens ont
été brûlés durant À part l’écologie, quels sont les
points communs entre les œuvres extra-occidentales et les œuvres des
artistes d’aujourd’hui qui vous intéressent ? Deuxième chose, le retour
d’une certaine spiritualité, socle : le chamanisme. À ce
propos, il y a du meilleur et du pire. Il faut prendre le meilleur. Le Land Art
par exemple à maille à partir, préoccupations communes,
avec certaines installations préhistoriques, comme les pistes de Nazca
ou les pierres dressées de Stone Hedge. À titre d’exemple,
mon cher voisin du dessus, le jeune peintre Manuel Z : il trace sans le savoir
des réseaux graphiques, relativement labyrinthiques, apparentés
à ceux que l’on trouve sur certains tissus Kuba d’Afrique. Il
scarifie la surface de la toile comme d’autres le font avec S’il faut citer des noms, je
parlerai du sculpteur Axel Cassel, qui a beaucoup voyagé, en
Nouvelle-Guinée par exemple. Il y a fait des sculptures qui
n’existent pas en Nouvelle-Guinée. Il n’y a rien
copié. Il y a fait naître des formes nécessaires, à
l’issue d’une rencontre. Le Hollandais Hans Bouman a aussi beaucoup
travaillé en Afrique, du pays Lobi jusqu’à Madagascar, en
passant par le Burkina Faso. Chez ces deux artistes, le rapport à
l’Autre est parfaitement maîtrisé. Ces artistes voyagent-ils pour rencontrer l’Autre, ou
pour définir ce qu’ils ont en commun ? Un autre d’entre eux,
Philippe Lejeune, un de mes maîtres, disait « je peins pour faire
partager mes soupçons concernant l’invisible ». Quelle belle
définition de l’art ! Cassel comme Bouman sont allés voir
si leurs soupçons concernant l’invisible étaient bien
partagés par ceux auxquels ils pensaient. Ils sont revenus plutôt
contents car c’était effectivement le cas. Ils sont revenus dubitatifs,
aussi. Car à ce moment-là, comment aller au-delà de
là ? Qu’est-ce qu’il faut faire ? L’expérience
était rassurante et en même temps inhibante. Nous pourrions aussi parler de Et d’autres encore, comme de
Que devrait, dans cette mesure, être la
formation d’un artiste aujourd’hui ? Certainement pas celle qui est
actuellement dispensée dans les écoles des beaux-arts. Ha ! Ha !
Ha ! En ce domaine, je ne crois qu’à Paru dans Artension No 31 2006 | ||
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