"Les enjeux de la peinture sont d'ordre éthique"

Je suis très étonnée d'être peintre, comme d'une manière générale étonnée de vivre. Je suis en arrêt devant ce médium comme devant un des arts les plus grands que l'humanité nous ait transmis. Si je me pose la question du medium, c'est dans le sens où j' aurais pu me tromper, n'étant pas à la hauteur. Si je ne me la pose pas, c'est lorsque la peinture comble mes attentes. Œuvrer à travers la peinture pose avant tout pour moi une question de puissance ou d'impuissance. Cela dépend des fois.

L'énigme de notre présence au monde (celle de tout être humain) me semble être le sujet de la peinture, sujet qu'elle partage d'ailleurs avec d'autres arts. Comme elle est un objet fixe, matériel, elle est un espace de contemplation privilégié si on veut bien s'y arrêter, prendre le temps. Le regardeur est pris au piège d'une présence qui trouble, qui échappe à la raison raisonnante. Les enjeux de la peinture sont d'ordre éthique, contribuant, dans cet espace de partage qu'elle suscite, au respect et au dialogue plutôt qu'à l'anéantissement des uns et des autres. Si les arts ne sont pas parvenus au XX` siècle à stopper la barbarie, faut-il pour autant qu'ils y renoncent au XXI` ? La peinture n'a pas comme visée de refléter la société et de se soumettre à l'air du temps. Quand elle l'a fait, ce fut un désastre voire un ridicule. Si seuls quelques tableaux de peintres, appelés chefs-d’œuvre, sont dignes de cet art, ils tirent heureusement les autres dans une direction, celle d'une conquête, mobilisant irrésistiblement les attentes spirituelles et énergies nouvelles de chaque généra tien. Aujourd'hui les enjeux de la peinture sont barrés par le culte de la dérision. Pour combien de temps encore ?



Marie Sallantin L'hiver. Cie de Vénus, 2000, tempera sur toile, 116 x 89 cm

Est-il pertinent d'opposer image manuelle et images technologiques ? Sur Internet, l'accès aux images de peintures est comme jamais ouvert à un très grand nombre. Que cela ne remplace pas le contact réel avec le tableau est une évidence. La photographie, qui est une image fixe, ne le fait pas non plus. Lorsque je vais dans les musées, je constate que les expositions de peintures attirent de plus en plus de gens très attentifs, et je vois que la peinture, image fixe et manuelle, répond toujours à un besoin contemporain. Et si demain, dans "un monde d'images volatiles et éphémères", ce besoin d'un monde qui lui serait complémentaire se manifestait toujours plus ? Le statut de la peinture n'est aucunement menacé ni par la photographie, ni par le cinéma, ni par la vidéo. Il n'est pas non plus inquiété par les nouvelles technologies de l'image quoi qu'on dise à ce sujet. Le statut de l'image manuelle devrait être celui d'un bon voisinage avec l'image technologique, comme il l'est avec la photographie, la vidéo et le cinéma dans le respect des différences.

Je n'ai jamais pu envisager la peinture séparée de son histoire. Dans le même mouvement, j'ai toujours associé sa pratique au contexte de ma génération. Devant la masse d'informations, l'obligation est de faire des choix, de trouver ses filiations. Les miennes, à partir de 1993-1994, ont fini par être celles de la Renaissance puisque le sujet central de ma peinture est devenu celui de Vénus, des saisons, de sa nombreuse compagnie (êtres terrestres et célestes) avant d'évoluer, plus récemment, à partir de 2000, à travers le sujet de la Divine Comédie (peintures et dessins). De plus, ma technique est celle de la tempera ou de l'encre de Chine sur papier.



Marie Sallantin L'hiver. Cie de Vénus, 1999, tempera sur toile, 116 x 89 cm

Lorsque j'ai choisi cette filiation, je savais qu'elle me mettrait à l'écart dans un contexte contemporain en rupture avec cette tradition. Le Louvre, quand il n'est pas jeté allégrement aux orties, intéresse peu les peintres de ma génération, tandis qu'ils privilégient- comme je le faisais avant 1993 - d'autres influences : celles conjuguées de l'art nègre, l'art brut, l'art préhistorique, l'art expressionniste, l'art surréaliste, l'art conceptuel, l'Arte Povera, le Pop art, l'abstraction et ses nombreux courants. Certes, une telle filiation à la Renaissance est écrasante, mais elle est stimulante par l'ouverture qu'elle apporte lorsqu'on la confronte aux autres filiations (c'est se fermer l'esprit que de l'occulter). Comme elle se retrouve forcément chez les plus grands peintres, j'ai tenté le défi dans ma peinture en me disant qu'il en resterait peut-être quelque chose de valable, et je n'ai eu de cesse de fréquenter les musées et les grands lieux de l'art pour puiser à la source.


Marie Sallantin L'automne. Cie de Vénus, (détail polyptyque), 1999, tempera sur toile, 60 x 60 cm

Au sein de la recherche contemporaine, je qualifie mon propre travail comme celui d'un peintre jaloux de sa liberté, mais soucieux aussi de repères et de savoirs dans l'exercice de l'art de peindre. J'ai persisté malgré un contexte dominé en France par une hostilité affichée envers la peinture, hostilité dont l'étude est à conduire tant elle aura pesé sur les peintres au cours des années 90, durablement et d'une manière fort injuste.

Marie Sallantin
Tiré de la revue LIGEIA
N° 65/66/67/68 Dossier sur L'art : Renouveau de la Peinture




Kara Art Home