L’énigme de l’art fascine et continue de fasciner
car elle tourne autour d’un vertige. Tourne, tourne le joli manège des
fêtes de l’hiver. Toujours des enfants dessus. Mais où sont-ils passés les
enfants que nous étions ? Tournent, tournent les expositions autour
de la planète : Titien et Goya à Shangai en octobre, Courbet à Paris, et toujours des files de gens prêts à
attendre dans le froid, ou l’inconfort, pour voir et revoir un peintre,
une œuvre, une sensibilité en prise avec leur réalité, pas avec des
discours. Pour vérifier
peut-être ?
Il y a trente ans, je me souviens
comment mon maître Bertholle nous avait arrêté devant Courbet et comment
j’avais vu enfin – dans l’état de tension où j’étais – un petit pan de
l’énigme de la peinture se fendiller pour moi. « Courbet n’est pas un
grand peintre, d’accord ! mais regardez quel peintre quand
même » disait-il tout excité, et nous, ses élèves,
nous pressions autour de lui avides de saisir une miette de ce mystère de
la peinture.
Car finalement, cette histoire,
quand on voit par exemple à l’émission « ce soir ou jamais »
(ce-soir-ou-jamais)
comment le
ressentiment s’étale contre l’art devant le sourire hilare des badauds,
c’est bien d’une affaire d’exclus qu’il
s’agit.
Mon pauvre Ben, tu hais l’art car ton ego est un
ego d’envieux, tu le dis toi même - et c’est sympa, tu es
plus honnête ou lucide que les autres invités – tu le dis que tu n’as pas
accès à son territoire. Tu en souffres, tu les déteste tous, Titien, Michel-Ange,
tous ! Tous t’insupportent et tu
t’en étouffes dans un rire crispé, le regard hagard. Tu veux en finir une
bonne fois pour toutes avec eux, avec l’art. Car, hélas, tu n’as pas leur
génie !
Ton territoire est celui des rejetés
de l’art, celui des suiveurs de Duchamp, ceux qui n’ont même pas eu besoin
d’avoir un frère peintre ou sculpteur plus talentueux pour détester l’art
ou se poser en grand indifférent. Pas besoin ! car les portes des
musées se sont ouvertes. Mais oui ! vous êtes tous des artistes,
comme eux ! Entrez donc ! Ton territoire est celui du non-art ou de
l’an-art, quelque chose de si commun qu’un rien peut lui donner une
boursouflure : un petit nouveau, une posture, un bon mot, du vent et
c’est reparti tristement.
Tourne, tourne le manège. C’est vrai
Ben, le non-art est dans une impasse car c’est plat,
sans tension, sans désir. On y fait ses courses au pas de course, ou avec
les enfants pour changer du « bac à sable » le dimanche en
famille. Il paraît que cela vaut une fortune ! Rendez-vous compte
braves gens, plus que les impressionnistes !
Le non-art gonflé par
« le fric en trop de la planète » fait partie du mobilier
urbain, de ses rituels, ses grands-messes comme on dit dans le journal
« Le Monde », dans une indifférence anonyme et
amorphe.
Qui, en effet, pour le défendre
sinon toujours les mêmes intéressés ? Ces intéressés passeront comme
sont passés les officiels d’hier. « Qu’en restera-t-il de cet art
contemporain ? » demande Taddei en conclusion pour convenir avec
notre ami Ben qu’il est bel et bien, ce non-art qui vaut une
fortune, dans un cul-de-sac.
L’art est une énigme car il est un
langage difficile d’accès. Comme le chinois, cela s’apprend disait Picasso. Bizarre, on
n’apprend pas l’histoire de l’art à l’école, il serait temps que ça
change. Les mathématiques si, et nous ne sommes pas pour autant tous des
mathématiciens. L’art, comme les maths mais pas de la même manière, est
langage universel et non une expression basique de l’ego « dans toute
sa diversité ». Cette expression, il ne suffit pas de l’installer
dans des lieux de prestige comme Le Louvre ou le musée d’Orsay pour qu’elle perde en
insuffisance et gagne la postérité. N’en déplaise à Duchamp, son bidet,
bien que muséifié, restera dans l’histoire de l’art
comme la grenouille de la fable de La Fontaine. Une affaire pitoyable
somme toute pour les prétendus compétents. C’est cher payé pour eux et
hélas ! pour nous aussi les peintres…. après avoir
distrait.
Marie Sallantin

LE TEXTE DE
MARIE SALLANTIN a été généreusement illustré par
Fragonard,
Chardin,
Martin Schonegauer, Rogier Van der Weyden, Véronèse et Courbet. Nous leur adressons nos plus sincères
remerciements.