L’art est-il de droite ou de gauche ?

 

Nous avons sollicité pour ce dossier, critiques d’art, artistes, sociologues, politiques, en leur précisant que cette question pouvait certes leur sembler  saugrenue, mais qu’elle nous apparaissait  suffisamment fraîche et ouverte pour que le problème puisse être abordé sous des angles variés, sans nécessité absolue d’y trouver solution.

 

 

Nathalie HEINICH

 

LES ANTINOMIES DU PROGRESSISME ARTISTIQUE *

 

Radicalité esthétique et radicalité politique sont largement antinomiques, en dépit de toutes les dénégations qu’ont accumulées au fil du siècle les multiples formes d’idéalisation de l’avant-garde. L’avant-gardisme esthète va de pair avec l’autonomisation des enjeux artistiques, tirant inévitablement vers l’élitisme, tandis que l’avant-gardisme politique implique l’hétéronomie des enjeux, tirant vers le populisme voire l’ouvriérisme. Face à cette contradiction objective entre deux définitions également anti-bourgeoises mais malheureusement antinomiques de l’artiste idéal, c’est plutôt la dénégation qui prévaut, tant chez les artistes eux-mêmes que chez les amateurs et chez les spécialistes d’art. (…)

Car la contradiction est irréductible : on ne peut à la fois valoriser l’originalité, conforme au régime de singularité, et l’adéquation aux masses, conforme au régime de communauté – sauf à rabattre la marginalité esthétique de l’une sur la marginalité politico-sociale de l’autre, mais au risque de sacrifier soit la qualité de la création, soit la sincérité de l’engagement. On ne peut nier que si Zola a longtemps représenté le modèle de l’écrivain engagé, ce n’est pas lui qui a révolutionné le roman mais, peu après, Proust, tout droit issu du monde le plus élitiste qui soit. Et l’on peut difficilement attendre du peuple qu’il apprécie à leur juste valeur des expérimentations exigeant un haut niveau de culture, de même qu’on ne peut exiger des artistes qu’ils se complaisent à des formes d’expression stéréotypées, même si elles rompent par leurs sujets avec les thèmes de l’art « bourgeois ». (…)

            Il n’existe pas d’homologie objective entre modernisme esthétique et sensibilité politique de gauche, comme en témoignait déjà, sous la Restauration, le chiasme entre les romantiques, paradoxalement proches des royalistes, et les classiques, proches des libéraux. Ainsi le futurisme de Marinetti, adossé au refus du passéisme bourgeois, constitue l’un des rares mouvements engagés à droite ; et l’éloge du formalisme par le critique d’art américain Clement Greenberg passera par la stigmatisation de la culture de masse en tant qu'ennemie de l'innova­tion, dans son célèbre article de 1939 sur « Avant-garde et kitsch ». Les critiques marxistes ne s’y trompent d’ailleurs pas, qui se retournent contre une définition trop singularisante et pas assez populaire de l’avant-garde en critiquant « l’idéologie de l’avant-gardisme, devenue l’idéologie principale qui sous-tend et soutient une partie importante du marché de l’art » (Nikos Hadjinicolaou, « Sur l’idéologie de l’avant-gardisme », Histoire et critique des arts, 2° trimestre 1978, p. 70-71).

            Cette apparition du marché, en place de la bourgeoisie, dans les discours présentant l’ennemi commun au peuple et aux artistes, signale une inflexion majeure de la thématique de l’engagement entre le début et la fin du XX° siècle. En effet, si la contradiction moderne opposait typiquement l’avant-garde artistique et le peuple, en raison de l’élitisme constitutif des recherches esthétiques, la contradiction contemporaine - celle qui taraude aujourd’hui le monde de l’art - oppose bien plutôt l’avant-garde artistique et la marginalité, en raison de la reconnaissance institutionnelle dont bénéficie à présent toute forme de transgression en art (…). C’est pourquoi les avant-gardistes de la modernité devaient s’affirmer, envers et contre l’évidence, en alliance avec le peuple, tandis que leurs héritiers actuels doivent d’abord s’affirmer, envers et contre l’évidence, en opposition au pouvoir – qu’il s’agisse du « pouvoir d’Etat » ou du « système capitaliste », du « marché » ou de la « mondialisation ».

 

*(extraits de L’Élite artiste. Excellence et singularité en régime démocratique, Gallimard, 1985)

 

_________________________________

Pierre Bouvier *

Enchâssement et autonomie

L’art est-il de droite ou de gauche ?.. Cela dépend du récepteur et des connotations idéologiques, symboliques et sociétales qui sont les siennes au moment où il se confronte à l’œuvre. On peut tracer également des analogies avec l’attitude de l’artiste à l’instant de son intervention sur le matériau : peinture, sculpture, vidéo, etc ; dans la contextualité des perceptions qu’il se fait de son environnement, contexte codé socialement, économiquement et politiquement que lui même il décode et recode. L’artiste est sollicité par son environnement. Il peut tenter de s’en distancier si des conditions particulières, capital économique déjà là, soutien et reconnaissance de collectionneurs et d’institutions, lui assurent une autonomie suffisante. Il doit, cependant, tenir compte de la pression des attentes, des modes et de l’imposition tacite sinon effective des formes et des rhétoriques dans lesquelles il est convenable sinon convenu de se couler, celles qui sont dominantes à un temps T : iconographie religieuse, réalisme, abstraction, figuration, etc. Ces données pourront induire des connotations et des interprétations plus politiciennes à ses travaux. Une tension s’exerce entre le désir de liberté de l’artiste et les conditions historiques de son époque dans leurs dimensions socio-anthropologiques.

Entre une liberté formelle s’opposant au conservatisme et à la peinture de cour et une implication ponctuelle dans des mouvements sociaux, une grande variété de comportements et d’œuvres est possible. Ces attitudes pourront éventuellement se conjuguer entre avant-garde esthétique et implication politique : les Demoiselles d’Avignon ou le Staline de Picasso y renvoient comme le faisaient le Bain turc ou le Napoléon sur le trône impérial exécutés par Ingres sinon, plus récemment, des travaux réalisés dans le cadre post-68 de la Jeune Peinture et de Figuration critique[14]. Le contexte progressiste ou conservateur en est le deus ex machina mais il n’en épuise pas le sens.

 

L’œuvre développe des potentialités qui lui sont propres dans le cadre et le contexte de ses capacités à lectures multiples sinon contradictoires. Ceci pourrait et devrait faire sa force. Il s’agit de ses aptitudes à dire et à solliciter telle ou telle interprétation qui, de manière latente ou manifeste, relèveraient du Politique et de ses déclinaisons circonstancielles qu’elles soient désignées comme de gauche, du centre ou de droite, dans l’acceptation ponctuelle de ces notions.

Du lien social et historiquement inscrit circule ainsi entre l’artiste actant, la matière concernée dans ses disponibilités datées, le regardeur et ce dans divers contextes sociétaux. Le temps assure à l’œuvre une autonomie latente et la débarrasse partiellement, à terme, des pressions de son géniteur. Une relative souveraineté s’instaure au-delà et à la croisée entre regardeurs, acheteurs, galeristes, conservateurs, et leurs références tant idéologiques que politiques. Ceci n’implique pas pour autant, et de manière idéaliste, d’abstraire radicalement l’acte et le produit artistique des temporalités et des contingences historiques qui l’enchâssent.

 

* Pierre Bouvier, enseignant-chercheur (Paris X/Laios-Ehess, Le lien

social, Gallimard, 2005) et plasticien (Arsène Oui, Mai(s)!, Le livredart,

2007).

[1] P « A » Bouvier, F. Parent,  Oui, ( Mai ) s, Paris, Lelivredart, 2007

____________________________________

Aude de Kerros

 

 

Marcel Duchamp détourné par la politique

 

 

 

Dans la deuxième moitié du XXème siècle le lien entre art et politique prend des formes nouvelles que nous avons mis longtemps à percevoir. La scène de l’art n’est plus entièrement visible à nos yeux à moins de beaucoup voyager, c’est la source des malentendus... Notre réalité française est fortement influencée par ce qui se passe en Amérique, nous en vivons les conséquences sans en percevoir l’origine et en comprendre le sens…

 

Le détournement de Duchamp par l’Amérique

Pour assumer sa victoire en 45 l’Amérique a dû dans un premier temps apparaître comme la nouvelle référence en art à la place de l’Europe, puis devenue la seule grande puissance après 89, elle est devenue l’arbitre des arts du monde afin de mériter son rang.

Pour destituer l’Europe, marchands et Fondations ont promu l’art abstrait puis le pop-art et ont élaboré progressivement le concept d’ « Art contemporain ». Son contenu ne cessera de se transformer pour s’adapter aux circonstances et devenir aujourd’hui un fourre tout universel: où tout est art, même l’art. L’Amérique, désormais « mère des peuples », proclame l’idée du droit de chaque culture à s’exprimer et garantit qu’aucune hiérarchie ne sera établie désormais entre  « high art »*1, « Art contemporain » et « arts communautaires ».

Elle affirme par ce fait la supériorité morale de l’exercice de son pouvoir  sur le modèle colonial européen. Le pouvoir hégémonique de l’Amérique sur le monde trouve sa légitimé dans le multiculturalisme et cela d’autant plus qu’elle a surmonté grâce à ses valeurs ses  contradictions internes lors des violentes « community wars »*2 des années 60-89 et les « cultural wars »*3 de 89 à 98. La diversité en art, soutenue par d’innombrables Fondations, est la règle. Dans cette perspective l’ « Art contemporain » est une possibilité d’art parmi d’autres et n’est pas au dessus des autres.

 

l’Art contemporain au secours de l’ordre public

Pendant ce temps là, en France, le milieu des intellectuels et des artistes a vécu d’autres réalités et n’a pas compris  le sens des évolutions de l’art en Amérique.

Tout d’abord la destitution de Paris comme capitale des arts n’a été perçue que longtemps après. Les méthodes employées ne nous étaient pas familières... Les galeries fonctionnaient  en réseau et leur stratégie vis à vis des français visait à leur enlever toute suprématie. L’ Art conceptuel baptisé, autour de 1975, « Art contemporain » rompt avec l’art moderne et devient permet à l’Amérique de démonétiser l’art européen, ses avants gardes et ses savoir-faire millénaires. Il remettait aussi en cause l’art figuratif  engagé à gauche, très important en Europe : Réalisme socialiste à l’Est, expressionnisme à l’Ouest.

Après les événements de Mai 68, Georges Pompidou, comprenant l’intérêt de l’Art conceptuel consacré à New York, met en chantier Beaubourg et  le système des subventions afin de « faire manger » l’intelligentsia et les artistes, comme Louis XIV « tenait » sa Cour. Le nouveau système est plus drastique, la soumission plus totale car l’art conceptuel, ne peut être reconnu comme art que par les Institutions.

 

Le détournement Duchampien de l’Etat par Jacques Lang

Lorsque Mitterand prend le pouvoir en 1981, Jacques Lang  parachève la consécration de l’AC comme art officiel de la République. Il écarte curieusement des faveurs de l’Etat les tenants de la Nouvelle Figuration et Figuration Critique, attachés à la peinture, dont les propos sont pourtant clairement politiques et révolutionnaires, ce que l’AC n’est pas.

C’est ainsi que l’Art contemporain qui a servi de machine de guerre au libéralisme américain,  devient en France, par privilège régalien un art de gauche, une avant-garde institutionnelle.  Un dogme s’installe: A gauche il y a les pratiquants de l’ « AC »*4  allant dans le sens du progrès et de l’Histoire, à droite il y a les artistes de la main, des peintres réactionnaires et anachroniques, voire nazis. 

Cette proposition absurde et propre à la France a profondément perturbé toute l ’activité intellectuelle et artistique dans ce pays. Chaque fois par exemple que Jean Clair a publié des livres sur l’histoire du XX siècle, il a eu droit à une levée de boucliers dans la presse de gauche pour dénoncer son « révisionnisme ». En effet, l’Histoire révèle que les avant-gardes picturales n’étaient pas toutes assorties d’idées de gauche.

Après l’ouverture de Beaubourg en 77, et surtout à partir de 81, artistes et intellectuels perçurent vite l’établissement d’un « art officiel ». Le public par contre, habitué à ce que traditionnellement l’art soit une fonction régalienne fut passif en France, contrairement à ce qui se passait en Amérique ou celui-ci par l’intermédiaire des partis politiques, associations et églises ont provoqué les guerres «communautaires» et « culturelles ».

Le premier épisode d’une résistance des artistes à la férule officielle eut lieu en septembre 83 avec le Festival de France à Fontevraud. Jack Lang perçut cette dissidence esthétique comme une dangereuse contestation  de sa politique, une  campagne de presse fut organisée un mois après les faits dans plusieurs journaux de gauche, simultanément. Un lynchage médiatique en règle eut lieu. Les artistes participants furent dénoncés comme d’« extrême droite » et malgré les procès en diffamation gagnés et les droits de réponse publiés, la peur s’installa.

La technique du tir groupé, désormais au point, fut employé lors des divers épisodes de la dissidence qui ont suivi, notamment   lors de la querelle de l’Art contemporain de novembre 96 à mai 97 dont Jean Clair, Philippe Domecq et Marc Fumaroli firent les frais. Plus récemment en avril-mai 2007 le scénario s’est reproduit avec le Président de la Maison des Artistes, Rémy Aron. Celui-ci avait critiqué l’art officiel et proposé des mesures fiscales pour relancer le marché de l’art, comateux en France. Dix jours après les faits une campagne médiatique orchestrée, « Le Monde » en tête, l’attaque en lui mettant l’incontournable étiquette « extrême droite », en absence de tout autre argument.

 

Le Ministre artiste

Un quart de siècle s’est écoulé, le monde a changé, rien ne bouge à la DAP*5: Toute personne critiquant l’AC et ses choix artistiques est systématiquement taxée, selon une échelle croissante de gravité: de peintre du dimanche, de ringard, d’anachronique, de nostalgique, d’aigri, de populiste, et de proche en proche, d’extrême droite et de nazi. La DAP en est encore à la conception fermée de l’AC du début des années 80 et condamne radicalement la peinture comme contre-révolutionnaire. Ses croyants seraient stupéfaits d’apprendre que  Marcel Duchamp a vécu en dehors de toute idée ou engagement politique et que Pierre Restany était tout aussi indifférent, il avait été membre du RPF, partisan de l’Algérie française et membre d’un cabinet ministériel gaulliste. Ses manifestes Nouveau Réalistes déclarent sans ambiguïté que « les œuvres ne portent pas un jugement, un  regard critique sur le monde, elles sont le constat objectif de la réalité urbaine».

Il faut se rendre à l’évidence, l’AC comme « art 
révolutionnaire » est une création de Jack Lang, une œuvre d’art, un happening qui a duré plus d’un quart de siècle, le plus long de l’histoire probablement, il fait du Ministre un artiste ! On doit à Madame Trautmann une version tardive en 97, « l’art citoyen », création ayant pour but de  « faire échec au Front National », supplanté en 2006 sous Donnedieu de Vabres par l’art « arty »*6, création de la  « come » de François Arnaud qui n’a plus rien de politique mais qui rapporte aux artistes officiels. Serait-ce la fin du processus ?

 

Si l’ « Art contemporain » a été détourné à la fois par le libéralisme américain, et la gauche française c’est que ni l’Art ni l’AC ne peuvent être réduits, quoiqu’on fasse, à être de simples instruments de la politique.    

                                                                                                                          

 

 

*1”High art” terme anglo-saxon pour désigner « l’art »

*2 “community wars” Emeutes raciales en Amérique entre les années 60 et 80 qui ont débouché sur la valorisation de leur culture et la consécration de leur art. Voir « De la Culture en Amérique » Fréderic Martel Gallimard, Paris, 2007

*3 “Cultural wars” Grand débat sur l’AC en Amérique opposant les artistes transgresseurs et le grand public entre 89 et 98

*4 « AC » acronyme pour « Art contemporain », un genre de l’art d’aujourd’hui. Voir Christine Sourgins « Les Mirages de l’Art Contemporain » La Table Ronde 2005. Nathalie Heinich définit aussi l’AC comme un « genre »

*5  Paradoxe ! De 1981 à 2007 la DAP et ses instruments : FRAC, DRAC, FNAC etc. ont pour moitié consacré leurs achats à des artistes  anglo-saxonne dans les galeries de New York. Ils ont ainsi consacré l’art américain en Europe, lui donnant une légitimité prestigieuse alors que dans un même temps les galeries américaines n’ont pas consacré d’artistes français à New York. La DAP a contribué avec application à la fois à couler l’AC et l’art en France.

*6 Contraction de art et de sexy. Il faut plaire aux « people », il faut être « glamour », il faut vendre des sacs à main.

 

_________________________________

 

 

François derivery

 

 

Il n’y a d’art que critique

 

     « L’art », en tant que Valeur (matérielle et symbolique) est produit en fonction d’une demande qui prend forme à l’intérieur d’une société donnée. Il est attaché à la reproduction d’un système qui l’avalise et que lui-même représente. Par sa position officielle hégémonique l’art contemporain international est une émanation du néolibéralisme à visée planétaire.

     Il n’est donc pas possible de parler d’art en soi sans le rattacher à un système économique, politique et idéologique précis.

     Il n’en va pas de même si on aborde l’art du côté de la pratique. La raison d’être de la pratique artistique n’est pas la reproduction de ce qui est déjà mais au contraire la production de différence, c’est-à-dire de sens. Elle est donc nécessairement quelque part critique du consensus régnant, que celui-ci du reste soit marqué « à droite » ou « à gauche ».

     La pratique artistique a pour fonction de préserver le sens de l’art, qui est précisément de produire du sens. Etant critique, l’art — celui de la pratique — est donc politique, mais il l’est avant le politique proprement dit, lequel a vocation à le récupérer.

     Cela ne veut pas dire que l’art est « au-dessus des idéologies » mais bien qu’il est critique des idéologies — de toutes les idéologies. La défense de la « liberté de création », que prétendent s’approprier tour à tour la droite et la gauche pour le seul amour désintéressé de l’art, n’est pour elles qu’un moyen d’occulter cette double réalité qui est que, d’une part, l’art est toujours déjà politique et tamponné au sceau de l’idéologie, et que, d’autre part, sa vocation principale est justement la critique de cette idéologie et de l’ordre qui l’inspire.

     Il faut donc poser que la pratique artistique est dans son principe non idéologique, comme l’est ou doit l’être la pratique scientifique. Mais cette définition n’est valable  que pour un moment précis. Une vigilance permanente est requise de l’artiste face au retour obstiné de l’idéologie (voir Althusser). Pas de pratique artistique véritable sans remise en question permanente.

     A l’opposé de cette pratique de sens se situe la pratique formaliste, qui n’a rien de critique. Elle évolue dans les frontières du consensus idéologique et protégée par lui. La pression de l’ordre dominant conduit de tout temps certains artistes, plus honnêtes ou perspicaces que d’autres, à pratiquer un double langage ou une complexité que l’idéologie récupératrice s’empresse de réduire à une pensée unique. Cas du ready made de Duchamp, foncièrement critique, travesti en modèle formaliste porte-drapeau de l’art contemporain.

     La question du rapport de l’art au politique est complexe et prête à confusions. L’art est politique comme subversion du politique. Mais si c’est le politique qui inspire l’art on obtient le formalisme autiste « à droite » ou l’art de propagande « à gauche », ou l’inverse.

     La production de la nouveauté en art est indissociable d’une pratique critique de l’idéologie — notamment de l’idéologie formaliste, alibi du conformisme — et d’une (auto)critique de la pratique elle-même. « L’innovation formelle » pour elle-même est un leurre, à l’instar des provocations convenues et des recherches de visibilité à tout prix de l’art de marché, qui reproduisent le système en se donnant l’air de le subvertir.

 

­­­­­­________________________________________

Françoise Monnin

 

 

Ni à droite, ni à gauche, ailleurs !

 

 

 

À l’heure où les nations comme les individus revendiquent moins que jamais une identité « de droite » ou « de gauche », où ils essaient tout au plus de savoir s’ils privilégient la performance économique ou le bien-être social, il y a belle lurette que l’art ne se pose plus la question. Ni de droite, ni de gauche, l’art se faufile partout et particulièrement « en dehors des lits que l’on borde pour lui », ainsi qu’écrit le peintre Dubuffet. L’art ne prend pas position. Aux positions, il oppose leur subversion. Il n’épouse aucune conviction, s’applique bien au contraire à en déceler les contradictions. Aux obéissances collectives, il préfère la désobéissance individuelle.

Certes, il s’est toujours trouvé des artistes politiquement engagés, du communiste Fernand Léger hier à l’écologiste Hervé Bourdin aujourd’hui. Leur art n’en a pas moins, toujours, été dégagé de toute idéologie politique. Même Rodtchenko, actuellement célébré par le musée d’art moderne de la ville de Paris, et qui fut l’un des inventeurs du constructivisme au début du XXe siècle, au cœur de l’URSS naissante : moins que de l’idéal socialiste, ce dont il fut le porte-drapeau, ce fut de la révolution industrielle et intellectuelle du début du XXe siècle. Des défilés militaires et des architectures modernes, seule la splendeur géométrique et l’échelle démultipliée le fascinèrent. À tel point que le régime en place, agacé, lui ôta très vite ses responsabilités d’enseignant, le reléguant dans des fonctions anonymes de photographe de presse. Trop abstrait, pas assez productif ! De droite comme de gauche, les politiciens s’inquiètent toujours de la sensibilité, de la lucidité et de l’indépendance des artistes. Ce pourquoi, ils s’ingénient, toujours, à en faire des décorateurs ou des bouffons.

Sitôt qu’un artiste devient obéissant, il cesse de devenir un artiste. Sitôt qu’il tente de militer plastiquement, ses créations se vident de leur substance. Capteurs de phénomènes indépendants de toute orientation politique, pour demeurer à l’écoute, il doit rester libre. Sans liberté, pas de Caravage écrabouillant à l’aube du XVIIe siècle les habitudes classiques. Pas de Monet refusant l’enseignement, pas de Cézanne se nourrissant de solitude. Pas de Bacon ni de Giacometti, flanquant à la face du monde, au lendemain de la seconde guerre mondiale, l’ampleur de la catastrophe et l’évidence de notre fragilité. Peindre, sculpter, photographier, filmer, danser ou chanter ne sont pas des gestes politiques mais des témoignages d’existence. Sans conviction, perclus de doute. Indépendants, donc.

 

 

 

 

Moucha

 

Une question sans objet

 

La question est inepte en elle-même, mais on peut justement la considérer comme bien venue dans la mesure où elle concerne un domaine où l’inepte est roi (nu le plus souvent).

D’ailleurs , cette question, a-t-elle vraiment un objet, quand la plupart des gens ne savent pas exactement où se situe l’art aujourd’hui et même s’il existe encore.

Les artistes, eux, les vrais, savent qu’il existe encore, mais sûrement pas là où il est signalisé par les repères droite-gauche, haut-bas, bon-mauvais, etc., qui ont une détermination d’ordre politique ou administrative, voire ménagère.

Depuis une centaine d’années, les critères artistiques dominants ont été ceux de la «  modernité » : une notion liée étroitement à celle de progrès dans tous les domaines, scientifique, technique, etc.

Là est sans doute l’erreur majeure , qui fut celle  d’avoir plaqué sur l’art cet impératif de progrès, y compris social, car on a pu mesurer les dégâts quand l’art voulu « s’engager » socialement : ce fut le constructivisme soviétique,le réalisme socialiste,  le futurisme mussolinien , et même l’expressionnisme allemand qui , à ses débuts , fut soutenu par Hitler.

Les artistes qui ont sincèrement embarqué leur art  vers des « lendemains qui chantent », ont toujours été les cocus du politique…ou alors des collabos.

Aujourd’hui le progrès de l’inepte en art continue son accélération exponentielle, avec telle machine à fabriquer des excréments, telle œuvre où l’on voit des pigeons picorer des mannequins d’enfants en graines agglomérées, telle expo au Palais de Tokyo de sculptures en aliments qui pourrissent avec cette odeur épouvantable que dégagent les collabos préposés aux basses oeuvres.

Avec tout cela le « progrès » artistique  semble atteindre une sorte d’apogée ou une situation extrême, asymptotique au néant, qui lui, n’est ni de droite, ni de gauche.

____________________

 

JEAN-JACK QUEYRANNE*

 

* Ex – ministre, Président du Conseil Régional Rhône-Alpes.

 

Placer photo au centre du bloc texte

 

L’art, c’est le désir d’être au monde, c’est le désir de résister, c’est le désir d’être vivant.

 

 

 

Cette question maintes fois débattue au cours du siècle précédent retrouverait-elle son actualité, à l’heure où les confusions sont savamment entretenues pour des discours soi disant «décomplexés », entre culture et paillettes, people et pensée, et où un nouvel ordre moral semble devenir l’apanage du progrès et de la modernité ? Ne faut-il pas justement combattre ce refus apparent des idéologies qui, sous couvert d’une lutte contre la pensée unique et la dénonciation de Mai 68, a pour volonté d’éliminer toute pensée critique ?

 

Tout est entrepris pour assurer le triomphe de « la culture TF1 », cet oxymore de la société du spectacle. Le nouveau Président de la République et son épouse nous entraînent dans un feuilleton qui emprunte aux recettes des séries américaines et de la télé-réalité. Dans ce grand «talk show» en yacht et lunettes noires, l’art serait-il condamné à n’être plus qu’ « entertainement » ?

 

Non. L’art touche à la spiritualité, à la quête d’un absolu, il déplace les réalités, s’adresse à l’intelligence. « L’intelligence humaine naît du baiser des Muses » soulignait récemment le musicien Nikolaus Harnoncourt. Les premiers témoignages de l’humanité, comme celui de la Grotte Chauvet, cette « chapelle Sixtine de la Préhistoire » découverte en Rhône-Alpes et vieille de plus de 30 000 ans en apportent une éclatante démonstration. Pour s’élever de sa condition, pour s’approcher de l’immensité du monde et côtoyer les cieux, l’homme s’est exprimé par la création artistique. L’art ouvre les pistes des possibles, l’art est subversion, il force au questionnement, il est vision du monde, il bouscule, dérange, projette dans l’avenir.

 

En ce sens, l’art est l’opposé de l’immobilisme et du conservatisme, tendances qui peuvent être partagées, il faut bien le reconnaître, aussi bien à droite qu’à gauche. Il est l’opposé de la soumission et de l’inféodation. Les dictatures de tous ordres combattent toujours immédiatement l’art et les artistes. Le parcours de Malevitch est à ce point éclairant. Ce révolutionnaire de l’art contemporain - sa toile intitulée "Carré noir sur fond blanc" (1915) proclamait haut et fort que la peinture ne devait plus être la reproduction de la réalité - à du se rallier au pouvoir soviétique triomphant. Ses œuvres  consécutives à la normalisation stalinienne, que l’on peut voir encore à la nouvelle galerie Trétiakov à Moscou, respectent les canons du «réalisme en vigueur». Mais derrière la croûte des apparences, on perçoit la souffrance de l’artiste «aux ailes brisées».

 

Combattue ou soumise, la création artistique trouve sans cesse des issues nouvelles pour s’exprimer comme la source jaillissante que l’on voudrait contraindre. L’art ne peut non plus être réduit à la simple notion de divertissement, sinon il s’appauvrit, devient consensuel, motivé par des ambitions marchandes, ou sinistre illustration du pouvoir.

 

Alors si l’art permet à la communauté humaine de sortir de la spirale de l’immédiateté, de s’interrompre pour comprendre, de donner rendez vous à l’intelligence face aux démagogies, nous avons un immense besoin de lui et de ses artistes. Cela n’est ni de droite, ni de gauche.

 

Mais s’il faut réaffirmer que si l’art n’est ni de droite ni de gauche, les politiques culturelles, elles,  sont bien, soit de droite, soit de gauche. Je pense que l’art doit être le cœur de toute politique culturelle, pour permettre aux artistes de créer en toute liberté, pour offrir à tous nos concitoyens la possibilité d’exprimer leur créativité et  enfin pour bâtir sans relâche des passerelles entre les créateurs et la population. Parce que l’art est le creuset où peuvent se forger les pensées critiques, en tant qu’homme de gauche, je crois profondément en la fonction émancipatrice des politiques publiques de la culture.

 

Robert Filliou, poète et plasticien, disait : « L’art c’est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art ». Je partage profondément cette idée parce que l’art c’est le désir d’être au monde, c’est le désir de résister, c’est le désir d’être vivant.

 

 

___________________________

Christian Noorbergen

L’art, ou la fin des barrières idéologiques

On pourrait dire hâtivement que la droite voudrait structurer l’identité collective, voit l’art comme une belle représentation des normes, canalise assez bien l’économie, et supporte assez bien la pauvreté. Privilégie l’inné plutôt que l’acquis, l’ordre et la sécurité. Accepte de loin l’art moderne et contemporain, avance l’art actuel comme un parapluie cache-misère. La droite française n’est plus depuis longtemps la plus bête du monde. L’extrême droite, souvent populiste et inculte, éprouve de la haine pour l’art qui bouscule si fort les idées reçues.  Les nazis crucifiaient l’art vivant.

 

On pourrait dire hâtivement que la gauche voudrait structurer l’altérité individuelle, voit l’art comme une présence troublant les codes, canalise assez mal l’économie, et supporte assez mal la pauvreté. Privilégie l’acquis plutôt que l’inné, le chaos et la tension créatrices. Accepte de près l’art moderne et contemporain, voit l’art actuel comme un phénomène de mode ou de prestige. La gauche française n’est plus la plus naïve.

L’extrême gauche a tôt fait de rejeter la création et de crier à l’élitisme. Les staliniens crucifiaient l’art vivant.

 

Les artistes seraient donc, globalement, plus à gauche ? Probablement.

Mais les profondeurs mentales, d’où surgit l’art, ignorent toutes les conditionnements de ses propres apparences, et celui des idéologies…

Les medias font et défont le monde, au rythme quotidien de l’agitation des titres, comme les petites vagues à la surface des eaux, innombrables, chaotiques, et sans effet sur la vie profonde.

 

Et si la politique n’existait plus qu’à la surface des choses ?

 

La réalité d’autrefois, et ses durs pépins, était structurée par des mythes, des codes, des religions et des cultures, l’art illustrait tout cela. On pourrait opposer, dans chaque pays, la vie réelle à la réalité médiatisée. Frustration de la vraie vie… Attrait des réponses idéologiques.

La politique ( vie de la cité, grands projets de terre et d’humanité, problèmes des grands fonds ) semble condamnée à n'exister plus qu’à travers les médias, et leur opportunisme fascinant.

Si les medias sont nos doubles, leurs surfaces sont nos miroirs. Mais sans profondeur, comme la noyade est lente et cruelle...

 

On a du mal à respirer. Est-ce à cause du dehors épuisé qui s’abîme aux violentes pollutions, ou du dedans écoeuré qui s’abandonne  aux idéologies décaties ? Le seul ours blanc qui aimait l’art s’est noyé aux eaux glacées des Frac. La peau de l’ours est rouge du sang des anonymes tueurs.

L’humanité devrait consacrer toutes ses forces à maintenir en vie ses demeures vitales. Les grands de ce monde devraient tous protéger les petits hommes de leurs folies et de leurs férocités. Et donner le bon exemple du bon usage de notre terre, quand des êtres de mauvaise vie, et des combats d’arrière-garde, et des folies meurtrières souillent le sol, polluent l’âme, et rendent la vie difficile. L’art est la voie royale d’une humanité ouverte.

Voilà le programme d’un monde affranchi de ses horreurs, baignant dans l’huile de la réconciliation générale et nageant dans le beurre de la fraternité…

 

La fin des idéologies ou leur faim mauvaise ?

 

          Il était une fois – c’était même de nos jours – un monsieur plus ou moins normal, c’est-à-dire Français, depuis 12524 générations, sans compter les invasions. Il n’aimait pas trop se prendre la tête. C’est-à-dire que penser sans avoir mangé lui faisait un peu mal au coeur. Il voyait bien que certaines choses n’étaient pas correctes. Donc, et surtout quand il faut voter, (« votons nous les uns les autres » disait ma française grand-mère ) l’immense complexité d’une société lui paraît bien trop compliquée. «  Que faire ? » se demande ce brave monsieur qui n’aime guère l’art. « Faut aller au marché des idéologies sommaires » répond l’écho tourmenté de son âme. « Absolument », dit TF1 la sommaire télé qui prépare le terrain de tous les abandons.

          Le monsieur va donc choisir son casse-croûte mental en fonction de l’idéologie qui lui paraît la plus proche de son moral. Avec ou sans bronzage, avec ou sans compte en banque, avec ou sans rancune, avec ou sans frontière... De tout pour faire un monde à compartiments.

          A chacun son idéologie de mauvais services à humanité, uniforme mental étriqué fait sur mesure industrielle. Celles des autres étant à combattre. « L’ennemi est bête, il croit que c’est nous l’ennemi, alors que c’est lui. » ( Système D. )

          Les idéologies, idées courtes et filles de pub, donnent de mauvaises réponses à de bonnes questions. Grilles de mauvaise lecture. Slogans à penser. Pièges à convictions, selon les filtres adoptés. Et elles se plantent tôt ou tard. Elles n’aiment pas la raison, elles veulent avoir raison.

J’attends la fin des idéologies. Elles sont empoisonnées d’inconscients noyaux de sourde affectivité, où baigne moins de cœur que de rancœur. Ce sont de faibles armes pour comprendre la vie. Toutes les idéologies se trompent, et trompent leur monde. On patauge, on fait puis on défait.

          Tant que la faim des idéologies attisera les sales conflits, la fin de ces caricatures pensives sera pour plus tard ! La réalité est trop riche et trop pauvre, trop laide et trop belle, pour que les idéologies, filles faciles de la technique et de la modernité, continuent de pourrir l’humanité. Apprenons à penser plus haut que les idéologies.

        

 Ce sont les utopies qui font avancer le monde, pas les barrières idéologiques.

Article 1 : l’art est souvent politiquement « incorrect ».

Article 2 : les hommes politiques sont des gens importants qui s’intéressent très modérément à ce qui n’intéresse pas les gens. Les gens sont très modérément intéressés par l’art.

Article 3 : les hommes politiques, actifs et ambitieux, n’ayant que des choses importantes à faire, n’ont pas vraiment le temps de se construire une culture artistique.

Article 4 : l’art permet d’habiter l’univers. Et alors ?

Article 5 : la politique indique à tous la route à suivre, et l’art fait de la résistance. Il résiste à tout, à la publicité, à TF 1, et aux camps de concentration.

Article 6 : l’art est lié à la condition humaine, la politique s’occupe des situations politiquement urgentes.

L’essence de l’art ne s’arrête pas aux frontières du social, de la technique et de l’économique. La droitagauche a du mal à dépasser l’instant pour les projets lointains, la gauchadroite ignore l’utopie qui régénère le présent.

En 1905, le peintre Klimt regrettait grandement, dans les journaux viennois, la part excessive de la politique et de l’économie. Il oubliait le sport, devenu l’opium des peuples, et jeu massif et pulsionnel, à l’insu du plein gré des surfaces…

L’art est la tache aveugle des visions politiques, il creuse le contenu latent du sens et des sens refoulés, du corps profond, de l’énigme crue d’exister, de la sexualité vive, et de la vie mortelle.

Nous ne rêvons jamais de politique, mais l’art rêve nos vies, et nos rêves hantent les arts.

Si la sphère politique retrouvait ses valeurs enfouies, de nouvelles relations de la politique et de l’art pourraient ouvrir des portes et des fenêtres sur les voyages de nos vies. La politique a besoin de socles et d’appuis.

L’art est en avance, il s’invente tout seul.

La politique, comme l’amour, est à réinventer.

 

_________________________________

 

CHAMIZO

 

Dans les seventies j’étais plutôt ultra-gauche…

… ce qui m’amena direct à la case prison. J’ai détruit toiles et poèmes, me mettant en guerre contre la société, c’était ma révolution. Au cours de mes dix-sept années d’incarcération, j’ai surtout été soutenu par des élu (e)s de droite- je salue ici Jean-Pierre Philibert et Françoise Grossetête- ou des hommes de droite comme Alain-Dominique Perrin. Mais lors de ma détention à Val-de-Reuil, c’est Jack Lang qui a exigé que je puisse disposer d’un endroit pour travailler à ma peinture. Après ma libération, j’ai été grâcié de dix ans d’