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Entre art et non-art
En élevant au rang d’art des objets aussi triviaux qu’une roue de bicyclette, une pelle à neige, un porte bouteilles ou, bien sûr, une désormais fameuse pissotière, Marcel Duchamp a frappé l’art d’une sorte de malédiction qui contraint les œuvres à se distinguer des choses ordinaires de la vie quotidienne. Les ready-mades et ses déclinaisons qui jalonneront tout le XXe siècle placent les œuvres à l’intersection éminemment problématique de l’art et du non-art.
Le territoire de l’art a longtemps été strictement délimité par des pratiques spécifiques telles que la peinture et la sculpture; par des matériaux tout aussi identifiés que les pigments du peintre ou le bronze du sculpteur; par des normes esthétiques rigoureuses adossées à une tradition forte et à la toute puissance de l’Académie; et par des formes de visibilité attachées aux musées, salons et galeries. Au cours du siècle écoulé, ce régime d’identification de l’art a été profondément bouleversé avec l’apparition de nouvelles pratiques (performances, installations, etc.), avec l’irruption dans les œuvres d’une multitude de matériaux hétéroclites et prosaïques (dont la merde du célèbre Merda d’artista de Piero Manzoni constitue une sorte de point limite), et avec l’évasion de l’art dans des lieux atypiques débordant largement le très désincarné «white cube» moderniste. Ces ruptures dans les pratiques, les matériaux, les structures formelles, les lieux et les modes de présentation des œuvres ont été si profondes qu’elles suscitent encore le trouble et l’incrédulité, voire de l’hostilité ou de l’indifférence vis-à-vis d’un art contemporain accusé de façon récurrente d’avoir basculé dans le registre du «n’importe quoi».
Après avoir travaillé tout au long du XXe siècle à étendre et distendre du côté du non-art ses territoires, l’art est aujourd’hui perpétuellement menacé de se dissoudre dans le non-art, et contraint ainsi d’avoir toujours à réaffirmer son caractère d’art, son écart par rapport à l’expérience sensible ordinaire.
A cet égard, la peinture bénéficie d’une sorte de rente de situation. Aussi novatrice et atypique soit-elle, ses matériaux, pratiques, outils et modes de visibilité sont tellement identitaires qu’ils inscrivent sans ambiguïté ses œuvres dans le champ de l’art. Aujourd’hui, «l’art est de l’art pour autant qu’il est aussi du non-art, autre chose que de l’art» (Jacques Rancière). Cette tension art/non-art fait osciller l’art entre deux positions extrêmes : celle qui privilégie l’art au détriment du non-art en accroissant la séparation entre les œuvres et la vie; celle qui, au contraire, situe l’art au plus près de la vie, dans un devenir-vie. La première posture produit des œuvres hétérogènes aux formes de l’expérience ordinaire; des œuvres dont les formes, par leur singularité, résistent aux formes du monde et singulièrement à celles de la marchandise; des œuvres aussi radicales que celles de Daniel Buren dont les bandes s’inscrivent dans les espaces de la vie et de la ville tout en affirmant vis-à-vis d’eux un écart absolu.
Des œuvres d’apparence aussi réaliste que les séries photographiques (en grand format) de Patrick Tosani se situent elles aussi dans un suspens par rapport à la vie. Les Portraits, les Pluies, les Glaçons, les Talons, les Cuillères, les Géographies (des peaux de tambours) déclinent plus qu’elles ne représentent des objets, qui sont moins des référents de représentations que des opérateurs pour analyser la photographie.
La posture opposée consiste à réduire autant que possible la distance entre l’art et le non-art. C’est éloquemment celle de Rirkrit Tiravanija qui crée des espaces de vie — des zones de repos, des cafés ou des cuisines — dans les lieux mêmes de l’art. Invitant les spectateurs à se reposer, à boire ou à manger, c’est-à-dire à inscrire les gestes et les attitudes ordinaires de la vie dans les œuvres, la galerie ou le musée.
André Rouillé | |
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